Paol Keineg, Abalamour

POÉSIE

L’évolution créatrice, un article de GÉRARD NOIRET

Passé le cap des œuvres choisies, la tentation est grande, pour beaucoup, de compléter le travail déjà accompli, de prolonger un sillon. Certains, au contraire, se rangeant du côté de Michaux affirmant qu’il faut savoir écrire contre soi, profitent de ce carrefour pour se renouveler, pour sortir d’eux d’autres voix que celle qu’ils ont pensé, à un moment donné, être la leur. 

 PAOL KEINEG ABALAMOUR, Hauts Fonds, 96 p., 16,50 € 

Bien des années plus tard, alors que je m’empêtrais dans mes contradictions et que j’étais fatigué de me parodier – bref, je faisais du surplace – je me mis en tête d’écrire sous un autre nom, pour voir. Ainsi naquit en Caroline du Nord Yves Dennielou, auteur du Mur de Berlin ou « La Cueillette des mûres en Basse-Bretagne », poème qui resta inachevé jusqu’à ce que je le propose à Jacques Josse… Amusé et complice, Jacques non seulement publia Dennielou, mais aussi, ultérieurement Cahann Lagatu et le Journal d’un voyage à pied le long de la rive sur la rade de Brest en hiver. Hélas, ce dont je rêvais n’a pas eu lieu : qu’on me loue sous le nom de Dennielou ou de Lagatu et que simultanément on me descende sous le nom de Keineg… »  Lire la suite

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Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 7/8 – Pascale Petit

PASCALE PETIT –  Remarquée par des lecteurs aussi pointus qu’Henri Deluy qui l’a par deux fois publiée et l’a invitée au comité de rédaction d’Action Poétique, ou François Bon qui l’a accueillie dans la collection qu’il a dirigée  au Seuil, elle est l’auteur de textes au statut très différents mais qui tous cherchent à montrer une réalité décalée, P.P. (1969) a signé en 2011 un texte qui est un véritable ovni : Les côtés cachés (Action Poétique éditions). Sorte de scénario ou l’absurde est porté par une logique descriptive précise et un renouvellement des situations constant, cette suite de 18 séquences où interviennent paragraphes, phrases isolées, vers courts et didascalie est derrière sa fantaisie apparente, un poème qui nous dit quelque chose du féminin et de la difficulté d’être au monde.

Gérard Noiret

8

     Il arrive que tout à fait exceptionnellement quelques-uns réussissent sans difficulté à en faire entrer une complètement dans la malle. La première tentative, parfois, suffit, et les voilà qui portent tous bien haut la malle au bout de leurs bras, en poussant des cris de joie.

Très vite, cependant, leur insatisfaction naturelle semble reprendre le dessus : à peine est-elle entrée dans la malle qu’ils veulent déjà la faire ressortir. Pour la faire entrer à nouveau ? Lire la suite

Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 5/8 – Pascal Commère

PASCAL COMMERE – Le  premier livre Les commis publié en 1982 par Folle Avoine, il a attiré les regards de ceux qui, après la période des avant-gardes, étaient autant soucieux de voir la poésie retrouver un élan et du sens que de ne pas la voir replonger dans ses « fadasseries ». Trente livres plus tard, avec des réussites telles que Lointaine approche des troupeaux à vélo vers le soir (Folle Avoine – 1995),  De l’humilité du monde chez les bouziers (Obsidiane 1996), Vessies, lanternes, autres bêtes cornues (Obsidiane 2000) et ce qui est un des recueils marquants des trente dernières années Bouchères, P.C. est pour moi un des poètes les plus singuliers des générations de l’après-guerre. à l’aise dans cet exercice difficile qu’est le travail du vers de plus de 12 syllabes, volontiers narratif mais sans jamais céder au besoin de raconter, sauvant l’anecdote par un grand sens du rythme et de la coupe, il a su voir le tragique de l’existence là où d’habitude on ne voit que la campagne ou la nature. Son dernier livre Tashuur. Un anneau de poussière (Obsidiane), écrit après un voyage en Mongolie, est né de notes prises sur le vif, et d’une volonté rare de s’entendre soi-même différemment.

Gérard Noiret

/

Surgis. Un temps dans la lumière, lampe frontale. Voix rauques

les syllabes crachées entre les encolures. Pied à terre, aussitôt

/

assis sur les talons, ou posés seulement genoux au sol. Derrière,

les hongres piaffant, un mètre ou deux s’ils ne les touchent,

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TAHA MUHAMMAD ALI, UNE MIGRATION SANS FIN

POÉSIE

Vengeance, un article de GÉRARD NOIRET

TAHA MUHAMMAD ALI, UNE MIGRATION SANS FIN, Édition bilingue trad. de l’arabe (Palestine) par Antoine Jockey Galaade, coll. « Le siècle des poètes », 220 p., 21 euros 

Parfois Je désire défier L’homme qui a Tué mon père Détruit notre maison Et qui m’a fait fuir Dans le pays étroit Des hommes. S’il me tuait Je me reposerais Si je l’achevais Je serais vengé ! 

Il est rare qu’un poète totalement inconnu – surtout s’il est traduit d’une langue très éloignée de la nôtre (l’arabe), surtout s’il nous parle d’un pays (la Palestine) à l’image brouillée par des décennies de violence… –, il est rare qu’un poète totalement inconnu s’impose d’un coup au niveau des plus grands. C’est le cas de Taha Muhammad Ali qu’un choix de moins de quarante textes (de 1973 à 2006), de longueurs différentes (de 1 à 12 pages), suffit à ranger aux côtés des meilleurs. À condition toutefois que le reste de son œuvre soit de la même teneur.  Lire la suite

Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 3/8 – Florence Pazzottu

FLORENCE PAZZOTTU – Après avoir notamment publié L’accouchée (Comp’Act, 2002) et L’inadéquat (le lancer crée le dé (Flammarion, 2005), elle vient de sortir Alors, dans la collection d’Yves di Manno. Elle est un des poètes (elle réfute l’idée d’une poésie sexuée) les plus à même de relever les défis culturels et politiques que pose aux artistes un monde contemporain marqué par l’image, le virtuel et une mondialisation gouvernée par l’idéologie néo-libérale. Cofondatrice de la revue Petite, écrivain s’étant frotté à différentes formes d’écriture,  vidéaste, familière des théâtre, proche des philosophes (Badiou), elle sait repérer les paroles (qu’elles viennent du plus intime ou d’internet !) porteuses de surgissements et faire en sorte que ceux-ci rendent tout leur sens et échappent à la dévaluation accélérée de la communication. Sa démarche est inventive  car  elle ne consiste pas à appliquer à des faits de langage des schémas conçus préalablement mais, au contraire, à savoir repérer en eux ce qui peut être dégagé et poussé jusqu’à une formalisation porteuse de sens et de surprise.

Gérard Noiret

Poème physique

(compte rendu – en attendant la grippe à bière)

Ce jeudi encore, – angine, un foulard

orange noué autour de ma gorge –

j’écoute la radio en regardant

de mon lit les lignes courbes  du vol

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Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 1/8 – Baptise Marrey

BAPTISTE-MARREY – Né en 1928, ce pionnier de la décentralisation théâtrale, a sous son vrai nom (Gilles Marrey) occupé de hautes fonctions à la Direction de la Culture lors du premier gouvernement socialiste. Sortant d’un coup de l’ombre des coulisses, il a commencé à publier, à partir de 1982,  à plus de cinquante ans, une série de romans, de nouvelles et de poèmes reliés en cycle. Les papiers de Walter Jonas lui a valu une reconnaissance immédiate comme romancier, tandis qu’un long poème narratif, SMS ou l’automne d’une passion, et un ensemble consacré à Pouchkine, Akmatova, Tsvétaieva, Mandelstam et Celan, Ode aux poètes pris dans les glaces, le révélaient comme poète. Après ces trois coups de canon, il a poursuivi une oeuvre polymorphe, nourrie par une connaissance très pointue de la peinture, de la musique, de la littérature et de l’histoire des religions. Dans une bibliographie très fournie, mettra en évidence le roman Le montreur de Marrionnettes (Fayard 2002) et  Rouge, le vin Rouge, mon coeur (Stock, 2006) un recueil dont j’ai extrait ce poème qui emprunte quelques accents à Carco.

Gérard Noiret

LE CREVE.

Il était petit, il avait le pied bot,

         il s’appelait Falchetto

il tenait une boutique de cordonnier

        rue Parrot,

d’un beau rouge sali avec une grande

        botte du même rouge. Lire la suite

Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 3/8 – Antoine Emaz

Depuis 1986, Antoine Emaz  utilise le parler quotidien et ses silences pour édifier une œuvre qui tire sa force de la matité et du monotone. Avec lui, pas d’écart, pas de stupéfiant image, pas de formalisme ayant en eux leur propre fin, mais une rigueur jamais démentie pour faire dire aux petits mots, aux mots pauvres, un mal-être dont ils ne sont même pas l’antidote. De livre en livre, ce poète travaille dans le langage comme un mineur de fond explorant obstinément une veine dont il n’y a nul prodige à attendre. Afin de ne pas poétiser sa confrontation avec ce qui n’a pas de définition possible, il a su éliminer les circonstances et les évènements exceptionnels et la situer dans un cadre très réaliste (un pavillon avec sa buanderie, ses glycine,  ses enfants…). D’une façon identique, il a pris soin de ne pas systématiser, de ne pas supprimer l’espoir pour les autres et de ne pas  fondre son malaise dans un absurde généralisé. Il n’y a pas de hasard si ce lecteur attentif de la poésie contemporaine et tout spécialement d’André du Bouchet atteint aujourd’hui à une vraie reconnaissance.

Gérard Noiret

SOIRS

(7/09.98)

la tête va comme elle peut

les yeux se perdent dans le bleu

il y a le corps

lourd du jour et peu de rire

pas mal de bruit

trop pour que la nuit tasse Lire la suite