Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 3/8 – Antoine Emaz

Depuis 1986, Antoine Emaz  utilise le parler quotidien et ses silences pour édifier une œuvre qui tire sa force de la matité et du monotone. Avec lui, pas d’écart, pas de stupéfiant image, pas de formalisme ayant en eux leur propre fin, mais une rigueur jamais démentie pour faire dire aux petits mots, aux mots pauvres, un mal-être dont ils ne sont même pas l’antidote. De livre en livre, ce poète travaille dans le langage comme un mineur de fond explorant obstinément une veine dont il n’y a nul prodige à attendre. Afin de ne pas poétiser sa confrontation avec ce qui n’a pas de définition possible, il a su éliminer les circonstances et les évènements exceptionnels et la situer dans un cadre très réaliste (un pavillon avec sa buanderie, ses glycine,  ses enfants…). D’une façon identique, il a pris soin de ne pas systématiser, de ne pas supprimer l’espoir pour les autres et de ne pas  fondre son malaise dans un absurde généralisé. Il n’y a pas de hasard si ce lecteur attentif de la poésie contemporaine et tout spécialement d’André du Bouchet atteint aujourd’hui à une vraie reconnaissance.

Gérard Noiret

SOIRS

(7/09.98)

la tête va comme elle peut

les yeux se perdent dans le bleu

il y a le corps

lourd du jour et peu de rire

pas mal de bruit

trop pour que la nuit tasse Lire la suite

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Anthologie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 1/8 – James Sacré

James Sacré, né dans une petite ferme vendéenne, a passé de nombreuses années aux Etats-Unis. A présent, il  vit de nouveau en France, à Montpellier. Parmi ses derniers livres on peut citer America solitudes  (André Dimanche éditeur, 2010), Camions transportés d’écriture (éditions « Le Verbe et l’empreinte », 2011), Durance (Atelier des Grames, 2011…  On aime le regard à la fois précis et rêveur qu’il porte sur les lieux et les choses, la manière qu’il a de les décrire, comme dans un lent plan cinématographique, de nous les rendre à la fois familiers et magiques.

Marie Etienne

 

 

La profondeur sans bruit de la Monument Valley dans l’ombre

 

Un endroit pour faire sa prière au monde :

Grand rouge silencieux des rochers debout

Et le plateau de terre nue, le peu de vert

Les boules sombres des genévriers et des plantes qui font

Comme un léger lichen quand on regarde de très loin. Lire la suite

Franck Venaille, « C’est à dire »

« À la marge de l’effacement », par Norbert Czarny

La marche, la mer, l’enfance, les femmes rêvées : le poème qui ouvre le nouveau recueil de Franck Venaille. C’est à dire, annonce ce que les poèmes mettront en scène ou en musique, pour prolonger la métaphore de l’opéra. Et la musique est souvent celle des vagues qui battent la dune à Ostende, ou qui se fraient un chemin dans la lagune, du côté de Venise ou Trieste. 

FRANCK VENAILLE, C’EST À DIRE, Mercure de France, 176 p., 15 €

La mer est là, omniprésente, cette mer des Flandres, paysage de prédilection du poète, qui se dit né dans cette région dont il chante les fleuves, les villes dans de précédents recueils comme La Descente de l’Escaut. Mais les paysages de l’Adriatique lui font écho, ceux de la cité des Doges et surtout de Trieste, ville d’Umberto Saba, l’un de ses poètes préférés. Et si l’on devait nommer ceux qui imprègnent la poésie simple et limpide de ce recueil de Venaille, on penserait au libraire de Trieste, à l’auteur des « Raccourcis » et du Canzionere. Le poète est cité, comme est évoqué, par une allusion à notre étrange désir de vivre, le moins connu Sandro Penna, ami de Pasolini, mais proche par sa mélancolie pudique de Saba. Les courts poèmes de Venaille, dans les pages 154 à 159 de ce recueil, sont aussi des hommages au poète triestin et à son homologue de Pérouse dont « l’étrange joie de vivre » est aussi celle de Venaille. Venaille poète qui marche, qui avance, qui tombe et se relève, comme il l’écrit souvent.

« égaré dans la nuit 
dans ce qui est 
 
l’obscur complet 
j’avance lentement
 
me tenant par la main. » 

Il écrit cela et cette douleur est à dire comme le reste : la maladie, la perspective de la mort, la peur ou l’angoisse sont là, tempérées ou retournées par l’humour, la dérision. Venaille dit tout ou presque, comme dans Chaos, dans Ça, dans la plupart de ses recueils. Pour reprendre une citation de Döblin qu’il met en exergue de ce livre, « Il faut savoir voir le monde et puis marcher vers lui ». Quitte à chanceler et à tomber. On sait que la maladie l’entrave, l’empêche d’aller autant qu’il le voudrait : « Dans l’immédiat je suis malade de la mélancolie des muscles » écritil, ou bien « Mon corps c’est certain m’a pris d’/assaut ». Un poème dont le titre évoque la guerre, « Bouche pleine de sang : halte au feu ! » évoque un séjour parmi les épileptiques, parkinsoniens et « sclérosés portant à l’épaule leurs lourdes plaques minéralogiques ». Mais la maladie ne l’emporte jamais, vaincue par le désir de dire.

De dire ce qui vit encore, ce qui donne envie de continuer, dans des vers limpides, aussi légers que les vaguelettes qui battent la dune ou s’insinuent dans la lagune. Ce recueil frappe par sa fluidité. La forme des poèmes, souvent des strophes, des vers isolés, espacés, traduit les impressions du marcheur ou de l’homme qui contemple le paysage gris, perlé de ses lieux de prédilection : « Il en va de la lagune comme de la poésie : elle doit respecter la loi du silence qu’elle s’est elle-même imposée. » Les blancs sont autant de silences, autant d’espaces proposés à qui écoute et lit, puisque musique et peinture accompagnent la poésie. On songe au « Moine sur la plage », cette toile de Caspar David Friedrich que Venaille ne cite pas, mais qui pourrait figurer en bandeau du livre. La musique est là, elle, à travers Schumann, l’opéra, et en particulier le Wozzeck qui unit Büchner et Alban Berg. Le « Tralaler ! » du tambour fait écho à d’autres bruits de guerre, plus sourds dans le recueil, ceux de l’Algérie qui hante Venaille. Jeune soldat, il a sans doute vu le monde avec innocence pour la dernière fois avant d’affronter l’horreur et la folie.

« je me reproche souvent d’être né vivant/ô quelle vision du monde cela induit ! » La lucidité est constante ; elle a privé d’enfance (encore que Hourrah les morts ! évoquait cette enfance et en montrait la dimension émerveillée), elle a renversé les perspectives :

« Hélas, j’ai vécu ma vie à l’envers 

Pour le plaisir de vous ! 

Pour le plaisir de moi ! 

Tout ce

La ressemble plutôt à un immense dépotoir, un amas de détritus marins. »

Dès ses premiers livres, comme Papiers d’identité (comme on aimerait relire ce recueil, le voir réédité !), Venaille disait la tristesse d’avoir été adulte trop vite, cette « Tristesse, socle de toute vie ». Et c’est une des vertus ou magies de ce recueil que de retrouver l’enfance, tant dans certains poèmes qui résonnent comme des comptines, que dans la présence des enfants, souvent nommés dans les textes, invoqués ou placés là comme un chœur qui accompagne la voix solitaire du poète.

Les enfants sont l’écho d’un enfant qui n’a pas vraiment été, que la solitude, la mélancolie et la violence ont tôt fait vieillir. Reste l’espace, ou plutôt les espaces qui donnent à rêver. Le nom des navires gravés en majuscule sur les flancs rappellent le voyage, la « platitude » des gares est compensée par la verticalité d’un poème. Et Venaille avance. « 

FRANCK VENAILLE, C’EST À DIRE, Mercure de France, 176 p., 15 €