Paul Louis Rossi, « Les variations légendaires »

POÉSIE

Un poète de notre temps, un article de PAOL KEINEG

PAUL LOUIS ROSSI, LES VARIATIONS LÉGENDAIRES, Chroniques, Flammarion, 247 p., 18 euros 

 Il y a quelques années, un critique, dont j’ai oublié le nom, avait lancé une attaque contre The People United Will Never Be Defeated : 36 variations sur un chant chilien, une œuvre virtuose pour piano, sous le prétexte que son auteur, le compositeur américain Frederic Rzewski, faisait revivre un genre qui appartiendrait à un passé réactionnaire, les variations. L’ironie voulait que les variations de Rzewski fussent composées sur un chant révolutionnaire de l’époque d’Allende, et que Rzewski, avec Christian Wolff, figure parmi les compositeurs engagés dans les luttes sociales de leur époque et qui n’ont jamais abandonné leurs recherches formelles, disciples et compagnons de Stockhausen, Boulez, Cage ou Morton Feldman.  Lire la suite

Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 4/8 – Stéphane Bouquet

Stéphane Bouquet

Stéphane Bouquet est poète (Dans l’année de cet âge, Un Monde existe, Le Mot frère, Un peuple, Nos Amériques chez Champ Vallon), traducteur (Robert Creeley, Paul Blackburn), critique (France-Culture, Libération, Le Monde, Les Cahiers du cinéma), scénariste, acteur et même danseur…

Un artiste, donc, aux talents multiples, qui n’a pas fini de nous surprendre, de nous émouvoir et de nous provoquer, tant sa liberté, sa faculté de se jouer des codes et des conventions, son inventivité étonnent. Cédons à la tentation de le voir comme il voit Walt Whitman, dans Nos Amériques, c’est-à-dire « regardant défiler devant lui tout, absolument tout » et étreignant le monde « tant il est bon que cela dure ».

Marie Etienne

LES AMOURS

I

Son regard et qui suffisait de peut-être 3

saluts / seconde

seulement… sa tête sous capuche bleue

qu’il retire Lire la suite

Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 3/8 – Florence Pazzottu

FLORENCE PAZZOTTU – Après avoir notamment publié L’accouchée (Comp’Act, 2002) et L’inadéquat (le lancer crée le dé (Flammarion, 2005), elle vient de sortir Alors, dans la collection d’Yves di Manno. Elle est un des poètes (elle réfute l’idée d’une poésie sexuée) les plus à même de relever les défis culturels et politiques que pose aux artistes un monde contemporain marqué par l’image, le virtuel et une mondialisation gouvernée par l’idéologie néo-libérale. Cofondatrice de la revue Petite, écrivain s’étant frotté à différentes formes d’écriture,  vidéaste, familière des théâtre, proche des philosophes (Badiou), elle sait repérer les paroles (qu’elles viennent du plus intime ou d’internet !) porteuses de surgissements et faire en sorte que ceux-ci rendent tout leur sens et échappent à la dévaluation accélérée de la communication. Sa démarche est inventive  car  elle ne consiste pas à appliquer à des faits de langage des schémas conçus préalablement mais, au contraire, à savoir repérer en eux ce qui peut être dégagé et poussé jusqu’à une formalisation porteuse de sens et de surprise.

Gérard Noiret

Poème physique

(compte rendu – en attendant la grippe à bière)

Ce jeudi encore, – angine, un foulard

orange noué autour de ma gorge –

j’écoute la radio en regardant

de mon lit les lignes courbes  du vol

 – Lire la suite

Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 2/8 – Odile Massé

Odile Massé

Odile Massé vit à Nancy. Elle est comédienne depuis 1972 et joue dans la compagnie 4 Litres 12 que dirige Michel Massé. Parallèlement à cette activité qui occupe une grande partie de son temps, elle est également, depuis 1986, date de sa première publication, écrivain et auteur de nombreux livres de prose qui s’apparentent à la poésie. Citons-en quelques-uns : L’homme qui dort (AEncrage & Co), La Femme poussière (Manya), Tribu, La Vie des ogres, Manger la terre (Le Mercure de France), La Compagnie des bêtes, tome 1 et tome 2 — ce dernier avec des encres de Vladimir Velickovic (La Pierre d’Alun). Elle a également écrit des textes pour le théâtre qui ont été joués par la compagnie. Seul Ça le désordre a été publié (Editions de l’Amandier). Ses proses semblent sorties d’un enfer intérieur à la fois joyeux, débridé, fantastique, terrible, et, toujours, méchamment vivant.

Marie Etienne

 SOLEIL LEVANT

En ce temps-là, nous autres les vivants, en ce temps-là nous avions coutume dès le matin de nous tourner vers le soleil qui éloignait de nous les bêtes de la nuit, vers le soleil levant nous ouvrions nos yeux et pour les garder ouverts malgré la lumière de plus en plus vive nous tirions sur nos cils avec nos doigts serrés, maintenant très ouvertes nos paupières entre lesquelles dardait la lumière car sans elle nous ne savions que faire ni où aller, sans elle nous errions au hasard les yeux fermés, marchant à tâtons dans la nuit, dans la forêt profonde qui tout autour s’étendait vers les steppes infinies, vers les déserts lointains qu’entre nous seulement nous pouvions imaginer, les déserts et les mers dont nous savions qu’un jour, pour peu que nous marchions sans trêve jusqu’aux confins du monde, un jour nous foulerions les rivages, les reconnaissant avant même de les atteindre grâce aux récits de nos aînés, de nos ancêtres qui en avaient dessiné les contours dans les temps très anciens que nous ignorions encore, et nous marchions toujours, marchions jour après jour en suivant l’ombre sur le sol, l’ombre de nos corps qui tournait autour de nous et s’allongeait au soir tombant pour se relever avec nous le matin suivant. Lire la suite

Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 1/8 – Baptise Marrey

BAPTISTE-MARREY – Né en 1928, ce pionnier de la décentralisation théâtrale, a sous son vrai nom (Gilles Marrey) occupé de hautes fonctions à la Direction de la Culture lors du premier gouvernement socialiste. Sortant d’un coup de l’ombre des coulisses, il a commencé à publier, à partir de 1982,  à plus de cinquante ans, une série de romans, de nouvelles et de poèmes reliés en cycle. Les papiers de Walter Jonas lui a valu une reconnaissance immédiate comme romancier, tandis qu’un long poème narratif, SMS ou l’automne d’une passion, et un ensemble consacré à Pouchkine, Akmatova, Tsvétaieva, Mandelstam et Celan, Ode aux poètes pris dans les glaces, le révélaient comme poète. Après ces trois coups de canon, il a poursuivi une oeuvre polymorphe, nourrie par une connaissance très pointue de la peinture, de la musique, de la littérature et de l’histoire des religions. Dans une bibliographie très fournie, mettra en évidence le roman Le montreur de Marrionnettes (Fayard 2002) et  Rouge, le vin Rouge, mon coeur (Stock, 2006) un recueil dont j’ai extrait ce poème qui emprunte quelques accents à Carco.

Gérard Noiret

LE CREVE.

Il était petit, il avait le pied bot,

         il s’appelait Falchetto

il tenait une boutique de cordonnier

        rue Parrot,

d’un beau rouge sali avec une grande

        botte du même rouge. Lire la suite

JEAN CAYROL, Une vie en poésie

Un détenu élargi*, MARIE ÉTIENNE

MICHEL PATEAU, JEAN CAYROL, Une vie en poésie, Préface de Claude Durand Seuil, 345 p., 23 euros

Poète, romancier, éditeur, scénariste, cinéaste, ancien déporté, chrétien sans sectarisme, parisien et solitaire, Jean Cayrol, qui fut pourtant infiniment présent à son temps et son lieu, a quelque chose d’insaisissable. C’est que, dit-il, « je ne crois pas à une littérature qui a un horizon. Je crois au contraire que nous traversons les choses, nous sommes des itinérants, des errants (1) ».

Il a le sens de la formule. C’est ainsi qu’il écrit, dans Il était une fois Jean Cayrol (Seuil, 1982), que « Voyager c’est ressembler à quelqu’un, c’est la rencontre », que franchir une frontière, c’est avoir « une vision subite de l’au-delà » ; ou qu’il déclare à France-Culture qu’« écrire c’est l’art de prédire son passé ».

Nombreux sont ceux qui s’accordent à penser qu’il était un homme rare, pour la fonction déterminante qu’il exerçait au Seuil mais aussi pour sa manière d’être, sans illusion et généreuse, rêveuse et attentive. Michel Pateau, journaliste et neveu par alliance de Jean Cayrol, rappelle à point nommé dans sa biographie préfacée par Claude Durand ce que doivent la littérature et un grand nombre d’écrivains à cet homme discret, disparu en 2005. Lire la suite

Louis Zukofsky, « A » par Yves Di Manno

POÉSIE

Un monologue prosodique, un article de YVES DI MANNO

LOUIS ZUKOFSKY«A» (SECTION 13 À 18), trad. de l’américain par Serge Gavronsky et François Dominique, Virgile, coll. « Ulysse fin de siècle », 220 p., 18,30 euros

« A » 9 (PREMIÈRE PARTIE), trad. de l’américain par Anne-Marie Albiach Éric Pesty, 8 p., 9 euros

On a souvent rapporté ce mot de Louis Zukofsky, affirmant que « A », son œuvre maîtresse, était « le poème d’une vie » : signifiant par là qu’il l’aurait composé de manière ininterrompue, de la fin des années 1920 au début des années 1970 (l’édition complète du livre n’a paru aux États-Unis qu’en 1978, quelques mois après la mort de l’auteur).

La vérité se révèle toutefois plus nuancée, le poème ayant en fait connu deux grandes campagnes d’écriture : la première de 1928 à 1940, correspondant aux dix premières sections ; et la seconde de 1960 à 1974, durant laquelle furent rédigées les sections 13 à 24. Entre ces deux périodes d’effort soutenu s’étend une longue parenthèse de vingt ans, tout juste inter- rompue par la rédaction de « A » 11 et 12, en 1950-51. Lire la suite