Festival de Lodève 3 – « Ali parti » par Marc Delouze

Marc Delouze vient de publier à La Passe du Vent 14975 jours entre  « Poésies en phase terminale (2011) » et  « Souvenirs de la Maison des Mots (1971 »).
L’auteur rassemble ainsi dans un même livre, pour fêter 50ans d’écriture, des poèmes contemporains de sa rencontre avec Louis Aragon et de tout récents.

Ali parti

requiem

A Ali Podrimja

poète du Kosovo retrouvé mort allongé sur la terre du Larzac

un jour (une nuit ?) de juillet 2012

 

Au bout de sa langue

il cache des paysages –

l’étranger

Horimoto Gin

 

 

« la mort a ses différents modes

tel meurt

et tel crève

 

ce qui fait que parfois la charogne

vit plus longtemps dans les mémoires

 

aussi gardez-vous de ses approches

mieux vaut encore à la fin des fins

choisir vous-même votre mort

 

l’audace se paie de l’éternité »

ma tête s’en va

ou c’est  moi

dans ma tête

qui part

qu’importe

puisqu’elle emporte

mon corps

mon corps avec sa tête d’os

ses yeux de lave

blanche

mon corps porte ma tête

ma tête décide de partir

ou non

de vivre

ou non

de fermer

ou non

les yeux

ma tête emporte mon corps

tout le jour j’ai cherché

mon bagage

partir

partir

sans but

sinon la terre

(je sais

depuis longtemps

elle m’attend)

je cherche mon bagage

lourd

très lourd de vies

entassées les unes

sur les autres

linges jetés

en vrac

dans la fosse

commune

des départs

(je me souviens d’un lourd

lourd ballot de morts que je traine

besace de balbutiements

perdue

depuis

depuis…)

« les hommes sans patrie

peuvent mourir de n’importe quelle main

car à nul ne sont nécessaires

 

les hommes sans patrie

ne veulent pour ciel qu’un morceau de terre

rien de plus

 

histoire de crever quelque part

 

et de reposer oubliés de dieu sur le bord d’un chemin

sous un tumulus dont même les corbeaux

ont peur » 

il fait si sombre dans ma tête

si noir

c’est mauvais temps

là-dedans

l’orage tonne entre les tempes

la pluie frappe aux yeux

peur d’ouvrir la fenêtre de mon âme

tant elle tremble tant elle risque

au moindre mouvement

de se disloquer

ou bien s’envoler

sait-on  jamais

tous ces sourires qui me cernent

ce sont autant d’yeux

armés

de l’acier tranchant

des injonctions

voilà donc qu’en allé

on me voit

voici qu’en me taisant

on m’entend

le silence de ma voix

ouvre à ma voix

l’espace d’un écho

inattendu

comment la plus extrême solitude

–   choisir   –   seul   –   d’aller   –   mourir

me fait rejoindre

à mon corps défendant

la plus extrême multitude ?

déjà la foule en deuil se congratule

heureuse d’avoir échappé

à ce qui lui paraît le pire

mais jalouse de n’être pas celui qui

n’étant plus

devient infiniment plus

que chacun

« lavez votre esprit

comme vos mots les plus innocents

 

lavez vos yeux

et découvrez le trou de l’univers

 

cloîtrez-vous en vous-même

dès lors que les pantins jouent les maîtres

 

et sachez à la fin

que la vie ma foi se vit encore au bout d’une corde »

je tourne

en rond

sur la terre

étrangère

léger

(le risque de m’envoler

avec mon âme)

je suis l’aiguille

qui oscille

ivre

sur la cadran aveugle

d’une boussole

une autre aiguille

(venue de l’Est)

aimantée par le sang

traverse mon corps

mais pas de sang

non rien

que la brûlure

du soleil

qui me guide

du soleil qui me guide

du soleil qui me guide

sur la route

que je ne connais pas

les collines  m’appellent

je les entends

les buissons déchirent le silence

je les entends

les oiseaux me regardent

et leur joyeux étonnement

escorte mon corps qui va

j’ai ôté mes chaussures

la route brûle la plante de mes pieds

comme elle fit toujours tout le long de ma vie d’incandescence transhumance

j’ai ôté ma chemise

l’archet du vent sur la peau fatiguée de mon cou

accompagne le chant de mon chemin vers nulle part

mon ombre rétrécit

quand c’est la nuit

elle est

(mon ombre)

toute la terre

alors je me repose

en elle

« mon ombre m’abuse

tantôt  je la poursuis

tantôt elle se fait oublier

 

que m’arrive-t-il là ô Seigneur

 

le soleil a paru à l’horizon

je trébuche et tombe

quelque part au-delà de l’espace blanc

 

et je  tourne tourne sur moi-même

incertain de cette ombre

à prendre ou à laisser »

puis c’est le jour

puis la nuit dans le jour

puis dans la nuit le jour

mon ombre rétrécit

rétrécit

prend la mesure

de mon corps

dans mes oreilles le silence

prend la mesure

du poème

ma vue diminue

diminue

prend la mesure

de mon ombre

mon ouïe s’amenuise

comme le battement

d’une langue en sursis

(la cruauté du vent)

mon odorat s’est dispersé

vers des lavandes invisibles

ma fatigue se fatigue

jusqu’à n’être plus

qu’une pointe aigüe

de tension située

au centre insaisissable

de mon corps

mon corps

mon corps s’échappe de mon corps

comme le verre de mes mains

qu’un étranger me tendit

il y a longtemps

longtemps

fracassé

mon corps couché

sur la terre

presque nu

débarrassé des vêtements du monde

dans mes yeux le soleil violet

violent

dans mes oreilles la mitraille meurtrières

des cigales

(souvenir d’un pays d’avant)

dans mes narines le sang d’un insecte écrasé

sous mes doigts le fin filet de ses cheveux si loin

dans ma bouche l’éternelle charogne du poème

 

« l’oiseau bleu replia ses ailes

cala lui-même la pierre sous sa tête

et plus jamais ne s’éveilla ni ne reparut à nos yeux

abîmé qu’il était dans le sommeil de la terre

tandis que l’univers se réduisait à un point noir. »

 

Marc Delouze, Treigny, 25-29 juillet 2012

 

Le haïkaï de Horimoto Gin (né en 1942) est tiré du recueil Le poème court japonais d’aujourd’hui (Poésie/Gallimard)  traduit par Corinne Atlan et Zéno Bianu.

Les poèmes d’Ali Podrijma (entre guillemets, en italiques)  sont traduits de l’albanais par Alexandre Zotos.

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