« Entretien » avec Paul-Louis Rossi

Les Variations : Sainte Ursule 

Né en 1933, Paul Louis Rossi a développé une œuvre où s’entremêlent depuis quarante ans poésies, récits, romans, essais, créations radiophoniques et films. Gérard Noiret lui a demandé de réagir sur cinq de ses livres, le dernier à paraître courant mars aux éditions Flammarion. 

Le Voyage de Sainte Ursule 

Il est paru en juin 1973 dans le journal Combat, un article de Bernard Delvaille intitulé : « La Poésie mandarine ». Je m’y trouvais en compagnie de Lionel Ray et de Jude Stéfan. Sans doute Delvaille songeait à un excès de modernité, alors que, pour moi, il s’agissait au contraire d’un retour à la tradition historique et légendaire, et d’un voyage initiatique, d’Ouest en Est, jusque dans l’Italie, d’une sainte Fictive et presque païenne. Ursule c’est l’Ourse, l’Artémis des Celtes, qui exige de faire baptiser à Rome son prétendant avant le mariage. Le cortège est massacré par les Huns à son retour sur les bords du Rhin. C’était probablement une périphrase de ma propre destinée. Mes grandsparents parlaient le breton de la Cornouaille, du côté de ma mère. Et je suis allé dès mes premières années au pied des Alpes dans le Veneto et souvent à Venise, au Pays de mon père. L’aspect sophistiqué du livre : aucune page ne ressemble à l’autre, est une référence à l’œuvre du Carpaccio en particulier, et dans ce même temps, une mise en cause du Réalisme social dans la peinture et la poésie. Mais c’était surtout l’intention d’un classement et d’une méthode qui correspondait à nos échanges, avec Jacques Roubaud et Pierre Lartigue. Influence des Formalistes russes, par exemple. Et bien entendu la mémoire des madrigalistes italiens, et pour L’Ouest surnaturel de DylanThomas,Yeats et Gerard Manley Hopkins. Lire la suite

La revue « Po&sie », par Tiphaine Samoyault

Le comité, par Tiphaine Samoyault 

Le comité de Po&sie se tient à 18 h, généralement le vendredi, chez Michel Deguy, dans ses appartements successifs de la rue Las-Cases, de la rue de l’Épée-de-Bois et de la rue Monsieur-le-Prince. La table n’est pas ronde, mais rectangulaire. Martin Rueff et Claude Mouchard sont déjà là. Pierre Oster aussi est toujours en avance. Puis arrivent Claire Malroux, Hédi Kaddour, Gisèle Berkman, Olivier Apert et moimême. Naguère Dmitru Tsepeneag et JeanPaul Iommi, Robert Davreu. Autrefois, à une époque que je n’ai pas connue, d’autres personnes encore, dont j’ai croisé les noms et parfois les visages et les voix, Jacques Roubaud, Antoine Raybaud, Laurent Jenny… On n’ouvre les bouteilles qu’une fois les discussions dégrossies, une fois lus les poèmes reçus, une fois les sommaires des numéros suivants élaborés. C’est un lieu, quel que soit le lieu, où chaque pensée est comme l’autre, à condition qu’elle soit pensée. C’est un lieu où l’on s’écoute, ce que la récente surdité de Michel Deguy amplifie et étend : on se fie à sa façon de tendre l’oreille, à l’intensité de son vouloir entendre. Michel Deguy écrivit jadis un livre intitulé Le Comité (1) qui présente de façon très vivement polémique le comité de la NRF comme un lieu où chacun, depuis sa position isolée, symbolisée et éloignée, est empêché d’écouter ou d’entendre. Il n’y parle qu’en un endroit du comité de Po&sie, des dîners qui suivaient chez Alexandre, dîners égalitaires où il avait le sentiment d’être écouté. Il oppose ainsi le comité au comité, le commun de la communauté au comme si du faux-semblant, le « nous » à l’amas de « je ».

Qu’estce qu’écouter la poésie aujourd’hui ? Qu’estce que cela a toujours été pour lui, Michel Deguy ? Comment activer un nous, même en se sachant seul ? Quel est le nous de la poésie ? À ces questions, le comité de Po&sie, la revue Po&sie, tous les textes qui y ont été publiés pendant ses trentecinq ans d’existence, me permettent d’avancer trois propositions comme éléments de réponse.

Le nous de la poésie, c’est la traduction 

La communauté n’est jamais donnée. S’engager pour la poésie, c’est ne jamais cesser d’inventer et de construire le commun. En faisant la part belle à la traduction, la revue met en avant ce nous à la fois empirique et transcendantal de la traduction, cette scène collective où l’autre est tout ensemble différent et comme soi. Michel Deguy l’écrivait dans Actes (2) : « La poésie est le contraire de l’espéranto. » Elle n’existe que dans Babel, par traduction. Et parce qu’elle est ellemême traduction, elle doit à son tour être traduite, pour faire entendre le pluriel des langues, pour étendre le pluriel de la poésie. L’opinion commune selon laquelle la poésie est intraduisible doit alors être démentie avec force. La poésie est au contraire ce qui est le plus puissamment traduisible parce qu’elle indique la fécondité de cet effort impossible, qui creuse toutes les séparations, qui pointe les différences, qui fait entendre la force pensive des malentendus. Les œuvres ne sont pas superposables et la traduction ne produit pas du même. Toute la richesse est là, dans l’épreuve de faire entendre plusieurs fois la voix, dans le tremblement et le bougé des formes, dans le débord de la transformation. La traduction de la poésie, telle que Po&sie permet d’en faire l’expérience, par la pratique et par la lecture, est moins passage (selon la métaphore bien connue et un peu fade) que transport, où il faut entendre le transde la traversée et de la transe, le port comme portage et refuge. C’est pourquoi tant de poètes font l’amitié à la revue de confier des textes inédits : Andrea Zanzotto, Yoshimazu Gôzô, Eugenio de Signoribus, Marilyn Hacker et tant d’autres. Ils se savent transportés.

Le nous de la poésie est dans la prose et la philosophie 

La poésie est distincte du poème, mais les distinctions n’existent que sur le mode de l’échappée. La poésie peut s’échapper dans le poème comme elle peut s’échapper dans la prose ou dans la philosophie. Non que l’on se trompe de sortie mais que le travail de la littérature apparaisse précisément dans la conscience que quelque chose de l’un doit être pris à l’autre. On pourrait appeler cela la scène de l’écriture, toujours menacée par ce qui n’est pas elle. Le danger pour la poésie : l’isolement dans la forme. Le danger pour le roman : l’abandon dans l’informe. Le danger pour la philosophie : l’enfermement dans sa langue. Dans le geste d’écarter l’un ou l’autre danger se joue un risque commun : tout à la fois transmettre dans le temps et laisser l’espace inhabitable. Lorsqu’il y a neuf ans, Michel Deguy m’a invitée à faire partie du comité de la revue Po&sie, j’ai rejoint ce point inhabitable. Je n’écrivais pas de poésie, je ne pouvais être à ma place. Je comprenais en même temps que ce sentiment d’imposture m’indiquait une place (qui est aussi celle du traducteur, entre les langues, en mal d’autorité). La mise en commun de la réflexion poétique, dans la revue et au comité, est l’écoute d’une autorité dispersée, qui produit une fois encore une énergie traversante. Écouter la poésie aujourd’hui oblige à la réfléchir et à la voir à l’œuvre dans les lieux corrélés. L’esperluette de Po&sie est le signe arabesque, éventuellement tentaculaire, de cette corrélation : poésie et philosophie, et cinéma, et musique, et danse, et témoignage… C’est dans ce et qu’on peut dire ce qu’elle est.

Le nous de la poésie, c’est Michel Deguy 

Il incarne ce nous de plusieurs manières, dans sa position pensive, à la fois pensante et mélancolique, mais aussi dans son avance, dans sa façon d’être toujours en avance, d’anticiper sur les changements, climatiques, technologiques – c’est lui mieux que les plus « jeunes » du comité qui batailla pour la création du site de la revue (3) –, poétiques, d’attendre quelque chose de quelqu’un, de ne jamais plus rien attendre, d’être aux aguets. Il dit : « il faut être, aujourd’hui, sans merci avec “la poésie” ; se faire avocat des diables, sans les ménager, pour voir si ça tient ; ne lui épargner aucune question. Autrement dit la prendre au sérieux pour éprouver sa résistance (4) ».Tendre l’oreille n’y suffit pas. Il faut aussi offrir un lieu et une heure à cette avance et, pour lui donner une dimension collective, savoir être ponctuel. « 

Tiphaine Samoyault 

Champ Vallon, 1987.

Gallimard, 1965.

http://www.pourpoesie.net.

Dans Michel Deguy : l’allégresse pensive, textes du colloque de Cerisy réunis par Martin Rueff, Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 2007.

Un poète coréen

Ko Un, par Odile Hunoult 

KO UN, CHUCHOTEMENTS, trad. du coréen par No MiSug et Alain Génetiot Préface de Ko Un Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 76 p., 18 €

DIX MILLE VIES, trad. du coréen par Ye Young Chang et Laurent Zimmermann Préface de Ko Un Avantpropos de Michel Deguy Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 128 p. 14 €

SOUS UN POIRIER SAUVAGES, trad. du coréen par Han Daekyun et Gilles Cyr Maisonneuve et Larose, 2000

QU’EST-CE, POÈMES ZEtrad. du coréen par No MiSug et Alain Génetiot Circé, 2004

En 2008, Belin a publié, préfacé par Michel Deguy, Dix mille vies, poèmes du Coréen Ko Un, choisis dans une fresque en plus de 20 volumes. Né en 1933 à Gunsan (actuellement en Corée du Sud.) sous l’occupation japonaise, témoin de tous les conflits et les massacres subis par son pays, Ko Un est un poète tardif et très fécond. À dixneuf ans, en 1952, témoin de la tuerie entre les habitants de son village, il est durement marqué par la guerre civile. Il réussit à s’enfuir et vagabonde jusqu’à ce que son malêtre (il fera quatre tentatives de suicide) le conduise pendant dix ans dans un monastère en montagne. Quand il le quitte commence sa vie en poésie. Parallèlement il s’engage en politique contre la dictature, pour la liberté d’expression et la réunification. Emprisonné au début des années quatre-vingt par le régime militaire pour « conspiration, violation de la loi martiale et instigation à la révolte », dans sa cellule, sans rien pour écrire, il conçoit et prépare mentalement ces Dix mille vies, où chaque poème est l’histoire d’une vie, son mystère, la « ballade » d’un être. « Les poèmes qui le composent ne sont pas des concepts abstraits, généraux, de l’être humain, mais des fresques qui racontent le visage, les pieds et le dos de chaque homme » (Ko Un, dans sa préface à la traduction française). Accumulation d’épitaphes, souvent à deux faces, pieuses et cruelles, suivant l’angle de la lumière réfléchie par le lecteur.

En 2011, Belin publie Chuchotements. Un pèlerinage dans l’Himalaya à 6 500 mètres d’altitude, l’été 1998 (il a soixante-cinq ans), altère longuement la santé de Ko Un. Chuchotements naît dans de l’air raréfié. L’épreuve du corps est aussi, par capillarité, épreuve du moi et des mots. Les poèmes n’en sont pas différents, mais avec quelque chose qui ressemble à une raréfaction de l’humide : subtilisés, cristallisés, en léger recul de la vie.

Poésie narrative – c’est une des expressions de la poésie coréenne prise en étau d’influence entre deux grandes traditions, la chinoise et la japonaise – les petits récits de Ko Un pourraient être mis en prose qu’ils continueraient à être poèmes, et lus comme tels. Le poème, par sa tension, modifie son lecteur (on peut même dire qu’il le crée) en miroir exact du poids et de l’effort qu’il a exercé sur le poète lui-même. Demeure l’éternelle question, d’où sourd cette tension.

KO UN, CHUCHOTEMENTS, trad. du coréen par No MiSug et Alain Génetiot Préface de Ko Un Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 76 p., 18 €

DIX MILLE VIES, trad. du coréen par Ye Young Chang et Laurent Zimmermann Préface de Ko Un Avant-propos de Michel Deguy Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 128 p., 14 €

SOUS UN POIRIER SAUVAGES, trad. du coréen par Han Daekyun et Gilles Cyr Maisonneuve et Larose, 2000

QU’EST-CE, POÈMES ZEN, trad. du coréen par No MiSug et Alain Génetiot Circé, 2004

Gérard Titus-Carmel, « Ressac »

La poésie souvent me prend comme une mer, par Sophie Ehrsam

 

Gérard Titus-Carmel, Ressac, Obsidiane, 96 p., 14 euros.

Qui mieux que Titus-Carmel, travailleur infatigable des séries et des suites, pouvait chanter « la mer, la mer toujours recommencée » chère à Paul Valéry ? C’est un chant en trois grands mouvements qui a la lancinance hypnotique du « ressac » éponyme.

Plongée dans une « Oppresse du loin montant » et dans une « Oppresse du loin descendant », entre lesquelles se déroulent, en trente « états », des « Variations sur le ressac ». Titus-Carmel excelle dans les variations en tant que peintre, on pense par exemple à la Suite Grünewald exposée en 2009 au couvent des Bernardins : les figures, les détails, y sont déclinés inlassablement, toujours identifiables mais jamais identiques.

On retrouve cette logique dans sa poésie, et le choix du ressac marin s’y prête fort bien : la répétition, jamais exactement à l’identique, ne fait que renforcer la fascination qu’exerce la marée dans son flux et reflux. Répétition donc, revendiquée même, par exemple dans l’explicite Ostinato qui traverse les « Variations » (du neuvième « état » au treizième). La poésie et la mer sont réunies par le souffle de cette musicalité, rythmes, scansions, temps et contretemps.

Les poèmes concentrent des évocations marines attendues sans que jamais elles deviennent convenues : la féminité côtoie l’animalité, le sel la douceur, le bercement l’inquiétante étrangeté. Tour à tour troupeau, muraille, nappe, miroir, la mer déploie son infinie plasticité et éveille l’imaginaire qui va avec, un monde lisse mais mousseux, lumineux mais abyssal, liquide mais solide, tendu comme un voile ou gonflé comme un ventre, sensuel ou avide comme une bouche. Un corps immense, porteur de vie et de mort, qui traite souvent l’homme avec violence, au mieux avec indifférence. Lire la suite

Les éditions Tarabuste

Une baronnie

Les éditions Tarabuste à Saint-Benoît-du-Sault 

la maison qui abrite les éditions Tarabuste (bureaux, ateliers de fabrication, et même résidence d’écrivains) est sise à SaintBenoîtduSault (Indre), dans le Berry. Depuis son jardin terrasse, on a vu sur la rivière « le Portefeuille », et un paysage baigné de pluie ou de lumière, c’est selon. On quitte la maison pour aller se promener d’un château médiéval écroulé à l’Abbaye de SaintSavin, de la maison de George Sand au cimetière de Civeaux, riche de 400 tombes mérovingiennes ; ou plus modestement pour pêcher, chercher des champignons, et quelquefois chasser le sanglier.

Typique du bourg, la maison voisine avec une église romane et un prieuré qui servit (et a le projet de servir encore) à des activités culturelles. C’est là que rayonne, avec un talent non seulement d’éditeur et d’artiste, mais aussi avec un sens étonnant des rapports sociaux, une bonhomie, une gentillesse contagieuse, Djamel Meskache, qui fait figure à nos yeux de baron sur ses terres, en compagnie de Claudine Martin, à l’efficacité et au raffinement tout aussi essentiels.

La Quinzaine littéraire – Après quelles pérégrinations biographiques en êtes-vous venus à vous installer dans cette région ? Et pourquoi, précisément, à Saint-Benoît-du-Sault ?  Lire la suite

FRANÇOIS LESCUN, D’UN MONDE À L’AUTRE

D’un monde à l’autre, par Maurice Mourier

FRANÇOIS LESCUN, D’UN MONDE À L’AUTRE PHOTOGRAMMES, Caractères, 125 p., 40 €

Après l’admirable ballon d’essai d’Aloÿsius Bertrand dans son Gaspard de la Nuit, après Baudelaire et les Petits poèmes en prose, « Crise de vers » permettait à Mallarmé de théoriser l’identité de nature entre prose et poésie, à la seule condition que la première s’élevât à un certain degré, éminent, d’exigence prosodique. Depuis, il n’est aucun genre, même le plus apparemment documentaire, que la poésie en prose ne puisse annexer, comme l’exemple baudelairien de « Mademoiselle Bistouri » ou des « Bons chiens » le prouve. Mais encore fautil savoir bousculer la prose, l’émulsionner, la vaporiser.

Pour François Lescun, dont les sept recueils précédents avaient été normés de façon plus classiquement « poétique », l’exercice était d’autant plus périlleux que son matériau de base – soixante photographies prises par lui au cours de décennies de vagabondage à travers les terres émergées – possédait un degré immédiat de réalisme (les clichés sont « piqués » et le flou dit abusivement artistique ne s’y rencontre guère) et une charge de véracité, sinon de vérité, puissante et parlante.

La réussite du travail sur la prose n’en est que plus sensible. Chaque texte, qui se signale d’abord par sa brièveté, loin de constituer seulement – car l’aspect de reportage émotionnel y est aussi présent – une vignette pittoresque, parfaitement cadrée et sertie, sur un de ces paysages déserts et violents qui contiennent une étincelle de la beauté du monde, ou sur une de ces scènes familières dont on éprouve physiquement qu’en Inde ou à Madagascar, terre d’élection, elles ont touché le poète au cœur, en fait s’essore « au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,/Des montagnes, des bois, des nuages, des mers ».

D’un monde à l’autre – c’est-à-dire, par une métaphore cachée, de la prose à la poésie – effectue, par le rêve sur l’image, une transmutation dont le lecteur appréciera le charme, que pour notre part, face à ces lieux écrits, qu’une entropie cataclysmique menace, nous ressentons décidément comme imprégné de « douce beauté » et de lucide mélancolie.  »

FRANÇOIS LESCUN, D’UN MONDE À L’AUTRE PHOTOGRAMMES, Caractères, 125 p., 40 €

Paul Louis Rossi, « Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube »

L’art de l’Histoire, par Odile Hunoult (paru dans la QL n°1004)

En 1529 Albrecht Altdorfer (1) peint la Bataille d’Alexandre à Issos, considérée comme son œuvre maîtresse, que l’Alexandre des temps modernes, Napoléon, se sentant peut-être concerné, rapporte à Saint-Cloud en prise de guerre. Une reproduction figure en exergue des Vies d’Albrecht Altdorfer. On ne distingue qu’une masse emportée dans un tourbillon rouge et or sous le ciel d’orage, bleu et noir — il faut une loupe pour voir Alexandre sur Bucéphale à la poursuite de Darius dans la foule qui s’entretue.

Paul Louis Rossi, Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard

En fait, le sujet du livre n’est pas Altdorfer, mais son œuvre, baroque, violente, mystérieuse. Et non pas éclaircir mais entrer dans son mystère,  » l’histoire tragique du passage d’un siècle à l’autre « , et  » passer au-delà de l’écran des apparences pour découvrir cette histoire, non telle qu’elle se récite dans les manuels et les oraisons, mais comme une chronique secrète enfouie à l’ombre des faits prestigieux, des batailles célèbres et des couronnements, comme le tissu silencieux des jours caché par l’illusion de la représentation… « .

Au seuil du livre, huit peintures d’Altdorfer frappent les trois coups, et il n’est pas inutile en liminaire de les  » lire  » attentivement. De toutes les façons on sera amené à s’y reporter (ainsi qu’à beaucoup d’autres œuvres non reproduites) même s’il y a un envoûtement de la peinture racontée. Rossi aime ce rôle de passeur de la peinture par les mots (2).  » L’illusion de la représentation  » redoublée par l’illusion de la description se fait désillusion, le regard interposé opère par ricochet le dessillement. Lire la suite