Marine Tsvetaeva, « Mon dernier livre – 1940 »

POÉSIE

Cendres et diamants, un article de Odile Hunoult

Il y a dans ce recueil de Marina Tsvetaeva quelque chose de doublement unique : c’est le seul en traduction française à avoir été composé par Tsvetaeva elle-même (tous les autres sont des choix (1)), et l’ultime avant son suicide, le 31 août 1941. Véronique Lossky souligne ce double aspect testamentaire en modifiant le titre original du manuscrit, Le Recueil de 1940.

MARINA TSVETAEVA MON DERNIER LIVRE 1940

trad. du russe et présenté par Véronique Lossky Édition bilingue Cerf, 368 p., 29 euros

L’histoire de ce recueil est singulière. En juin 1939, Tsvetaeva s’embarque au Havre pour rejoindre sa fille Alia (Ariadna) et son mari Sergueï Efron, autant par aimantation de son Moscou natal que par irritation contre les milieux émigrés qui lui battent froid. Il se murmure qu’Efron a évolué vers l’agent double, et, quant à elle, sa réactivité, ses provocations lui valent l’incompréhension, la méfiance et finalement l’hostilité générale. « Un apolitisme provocateur qui se dissimule derrière ses déclarations pseudo-politiques », selon l’analyse d’Ève Malleret (2), un apolitisme violemment engagé, si l’on peut dire, un donquichottisme qui lui fait prendre feu pour les causes perdues. À Moscou, elle pensait être bien accueillie, et il n’y a rien pour elle, et rien n’est plus à elle. On la craint comme déjà pestiférée dans l’atmosphère empoisonnée de l’ère stalinienne : fin août 1939, Alia a été arrêtée, Efron quelques jours plus tard. Elle se bat pour quelques mètres carrés, pour du bois de chauffage, pour des traductions qui ne lui laissent pas le temps d’écrire. Durant ces vingt-quatre mois, elle oscille entre sa vitalité amère et le désespoir. Lire la suite

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Paol Keineg, Abalamour

POÉSIE

L’évolution créatrice, un article de GÉRARD NOIRET

Passé le cap des œuvres choisies, la tentation est grande, pour beaucoup, de compléter le travail déjà accompli, de prolonger un sillon. Certains, au contraire, se rangeant du côté de Michaux affirmant qu’il faut savoir écrire contre soi, profitent de ce carrefour pour se renouveler, pour sortir d’eux d’autres voix que celle qu’ils ont pensé, à un moment donné, être la leur. 

 PAOL KEINEG ABALAMOUR, Hauts Fonds, 96 p., 16,50 € 

Bien des années plus tard, alors que je m’empêtrais dans mes contradictions et que j’étais fatigué de me parodier – bref, je faisais du surplace – je me mis en tête d’écrire sous un autre nom, pour voir. Ainsi naquit en Caroline du Nord Yves Dennielou, auteur du Mur de Berlin ou « La Cueillette des mûres en Basse-Bretagne », poème qui resta inachevé jusqu’à ce que je le propose à Jacques Josse… Amusé et complice, Jacques non seulement publia Dennielou, mais aussi, ultérieurement Cahann Lagatu et le Journal d’un voyage à pied le long de la rive sur la rade de Brest en hiver. Hélas, ce dont je rêvais n’a pas eu lieu : qu’on me loue sous le nom de Dennielou ou de Lagatu et que simultanément on me descende sous le nom de Keineg… »  Lire la suite