Frederico Tozzi, « Les Bêtes »

POÉSIE

Des histoires naïves et tragiques, un article de MARIE ÉTIENNE

On entre doucement, presque avec distraction, dans les soixante-neuf courtes proses de Federigo Tozzi (1883-1920). On comprend vite qu’elles ne sont pas liées par un fil narratif mais plutôt par le lieu, la campagne siennoise, et la présence, dans chacune d’elles, d’un animal.

FEDERIGO TOZZI LES BÊTES

trad. de l’italien par Philippe Di Meo José Corti, coll. « Biophilia », 112 p., 16 €

Celui qui ouvre et qui ferme le livre, comme le note Philippe Di Meo, le traducteur-poète, dans sa postface, est l’alouette, à laquelle s’adresse Tozzi dans le tout premier texte (« qui tremble, tes ailes ou mon cœur ? ») et dans le tout dernier (« Alouette, prends mon âme ! »).

On peut imaginer, lisant les premières pages, qu’on va avoir affaire à un texte élégiaque sur la nature et sur les bêtes : le narrateur laisse la vie à un ver qu’il déniche dans une vieille planche, à un escargot sous un robinet, il suit des yeux avec tendresse un sale petit cabot bâtard ou un rouge-gorge qui joue avec ses ailes. L’inquiétude s’insinue peu à peu, bien qu’on ne se méfie pas tout à fait encore, quand on lit le portrait de l’épouse charcutière, « pâle, avec un cou si gonflé qu’il me faisait penser à celui d’une cane au jabot bien rempli » ; ou le portrait d’un cordonnier qui « au bout de sa jambe de bois… fait sauter sa pie déplumée, crasseuse et immanquablement ruisselante, parce qu’elle se faufile dans la bassine où il met son cuir à tremper ». Lire la suite

Marine Tsvetaeva, « Mon dernier livre – 1940 »

POÉSIE

Cendres et diamants, un article de Odile Hunoult

Il y a dans ce recueil de Marina Tsvetaeva quelque chose de doublement unique : c’est le seul en traduction française à avoir été composé par Tsvetaeva elle-même (tous les autres sont des choix (1)), et l’ultime avant son suicide, le 31 août 1941. Véronique Lossky souligne ce double aspect testamentaire en modifiant le titre original du manuscrit, Le Recueil de 1940.

MARINA TSVETAEVA MON DERNIER LIVRE 1940

trad. du russe et présenté par Véronique Lossky Édition bilingue Cerf, 368 p., 29 euros

L’histoire de ce recueil est singulière. En juin 1939, Tsvetaeva s’embarque au Havre pour rejoindre sa fille Alia (Ariadna) et son mari Sergueï Efron, autant par aimantation de son Moscou natal que par irritation contre les milieux émigrés qui lui battent froid. Il se murmure qu’Efron a évolué vers l’agent double, et, quant à elle, sa réactivité, ses provocations lui valent l’incompréhension, la méfiance et finalement l’hostilité générale. « Un apolitisme provocateur qui se dissimule derrière ses déclarations pseudo-politiques », selon l’analyse d’Ève Malleret (2), un apolitisme violemment engagé, si l’on peut dire, un donquichottisme qui lui fait prendre feu pour les causes perdues. À Moscou, elle pensait être bien accueillie, et il n’y a rien pour elle, et rien n’est plus à elle. On la craint comme déjà pestiférée dans l’atmosphère empoisonnée de l’ère stalinienne : fin août 1939, Alia a été arrêtée, Efron quelques jours plus tard. Elle se bat pour quelques mètres carrés, pour du bois de chauffage, pour des traductions qui ne lui laissent pas le temps d’écrire. Durant ces vingt-quatre mois, elle oscille entre sa vitalité amère et le désespoir. Lire la suite

Paol Keineg, Abalamour

POÉSIE

L’évolution créatrice, un article de GÉRARD NOIRET

Passé le cap des œuvres choisies, la tentation est grande, pour beaucoup, de compléter le travail déjà accompli, de prolonger un sillon. Certains, au contraire, se rangeant du côté de Michaux affirmant qu’il faut savoir écrire contre soi, profitent de ce carrefour pour se renouveler, pour sortir d’eux d’autres voix que celle qu’ils ont pensé, à un moment donné, être la leur. 

 PAOL KEINEG ABALAMOUR, Hauts Fonds, 96 p., 16,50 € 

Bien des années plus tard, alors que je m’empêtrais dans mes contradictions et que j’étais fatigué de me parodier – bref, je faisais du surplace – je me mis en tête d’écrire sous un autre nom, pour voir. Ainsi naquit en Caroline du Nord Yves Dennielou, auteur du Mur de Berlin ou « La Cueillette des mûres en Basse-Bretagne », poème qui resta inachevé jusqu’à ce que je le propose à Jacques Josse… Amusé et complice, Jacques non seulement publia Dennielou, mais aussi, ultérieurement Cahann Lagatu et le Journal d’un voyage à pied le long de la rive sur la rade de Brest en hiver. Hélas, ce dont je rêvais n’a pas eu lieu : qu’on me loue sous le nom de Dennielou ou de Lagatu et que simultanément on me descende sous le nom de Keineg… »  Lire la suite

Des échos du Festival de Lodève

Par Marie Etienne

Comme chaque année depuis 15 ans, le Festival « Voix de la Méditerranée » a eu lieu à Lodève (à ne pas confondre avec celui de Sète).

L’ancienne cité épiscopale située entre Montpellier et Béziers dans les hautes terres de l’Hérault, a accueilli du 16 au 23 juillet sous la direction de Franck Loyat, dans ses places, ruelles, jardins, cloîtres, et sur les berges de la Soulondre, 50 poètes de 25 pays, une centaine d’artistes musiciens, comédiens, danseurs. A cela s’ajoutait un marché du Livre qui rassemblait 80 éditeurs de poésie (Vincent Gimeno, responsable du Marché de la Poésie à Paris, animait chaque fin d’après-midi une rencontre avec l’un d’entre eux).

 Cette année, on a pu entendre et rencontrer Jacques Roubaud, l’invité d’honneur, Paul Louis Rossi, mais aussi Rachid Boujedra, Bernard Chambaz, Isabelle Garron, Mordechaï Geldman, James Sacré… On a pu y remarquer également en soirée la chanteuse de fado moderne Misia, le poète et ténor galicien Antonio Placer, le spectacle Soleils, à rebours de la poésie algérienne de la compagnie Choliambre … parmi d’autres.


La programmation poétique était due en particulier à Marc Delouze, ainsi qu’à Edith Azam, Marie Poitevin… et à un comité international présidé par Julien Blaine. On peut trouver dans l’anthologie du Festival, éditée par La Passe du Vent, un texte de chacun des poètes invités. Le Musée de Lodève accompagnait la manifestation par une exposition en hommage au peintre belge néo impressionniste Théo Van Rysselberghe(1862-1926). Quant à la dynamique et chaleureuse librairie de la ville, qui exposait les ouvrages des auteurs, elle fut un lieu permanent de rendez-vous et de rencontres spontanées. Lire la suite

Festival de Lodève 3 – « Ali parti » par Marc Delouze

Marc Delouze vient de publier à La Passe du Vent 14975 jours entre  « Poésies en phase terminale (2011) » et  « Souvenirs de la Maison des Mots (1971 »).
L’auteur rassemble ainsi dans un même livre, pour fêter 50ans d’écriture, des poèmes contemporains de sa rencontre avec Louis Aragon et de tout récents.

Ali parti

requiem

A Ali Podrimja

poète du Kosovo retrouvé mort allongé sur la terre du Larzac

un jour (une nuit ?) de juillet 2012

 

Au bout de sa langue

il cache des paysages –

l’étranger

Horimoto Gin

 

 

« la mort a ses différents modes

tel meurt

et tel crève

 

ce qui fait que parfois la charogne

vit plus longtemps dans les mémoires Lire la suite

Le grave mémoire

Le grave mémoire

Textes et eaux fortes

de Philippe Dessein

[vimeo 46675376]

Editions Lanskine : voix poétiques

POÉSIE 

Lanskine : voix poétiques,  un article de SOPHIE EHRSAM

Les éditions Lanskine ont tout récemment publié deux auteurs très différents malgré leur penchant commun pour le fragmenté : Bruno Normand et Nathalie Michel. L’un noircit des pages d’énumérations et de citations à perdre haleine, avec des ellipses et des àcoups ; l’autre ponctue l’espace de touches verbalement colorées, avec de multiples jeux typographiques. 

BRUNO NORMAND 

DES RAPPROCHEMENTS 

Lanskine, 88 p., 14 euros

NATHALIE MICHEL SOUFFLE CONTINUE 

Lanskine, 64 p., 12 euros

Les titres des deux recueils sont à l’image de leur contenu : Bruno Normand écrit Des rapprochements, fil d’une pensée qui navigue entre nature et culture, irriguée de voix autres, écrites ou radiophoniques, exotiques ou intimes. Rapprochements d’idées, mais aussi de corps, d’autant qu’il existe des idées sur les corps et des corps véhicules d’idées. Le discours, par intervalles, « saute », se détraque légèrement, à l’instar des vinyles et autres cassettes chers à l’auteur, ou bien s’arrête arbitrairement en pleine phrase, comme un poste de radio qu’on éteint. Le signe elliptique des points de suspension entre crochets sert de relais entre les fragments et transcrit peut-être aussi le creuset d’une pensée qui fait siennes toutes sortes d’expériences verbales et non verbales. Un voyage qui passe par le YiKing, le gaélique irlandais, des textes védiques (évoquant par là Saistu si nous sommes encore loin de la mer ? de Claude Roy), mais aussi John Cage et Barry White, Andy Goldsworthy, les voitures et le cinéma, Deleuze, Bachelard, Simone Weil, parmi des conversations rapportées, extraits de missives et messages, même un tract de boîte aux lettres.  Lire la suite