ABéCéDaire pour une bibliothèque de livres de poèmes – Par Gérard Noiret

AbécédAire pour une bibliothèque

de livres de poèmes

par Gérard Noiret

Pour Jacques Dupin

Jean-Louis Gerbaud,  sans titre, 2008,  200 sur 500 cm,  gomme laque sur métacrylate

« Faire en sorte que le lieu (la surface) et ce qui s’y dépose (le monde et sa couleur)
veuillent bien se reconnaître en vue d’une unité vécue comme toujours fuyante »
 

ANTHOLOGIES – Elles représentent une part importante des chiffres de vente de la poésie. Si elles sont une chance d’éviter l’oubli total pour quelques poètes et poèmes, si elles sont parfois, grâce à de vrais lecteurs, l’occasion d’imposer un auteur, elles sont aussi préjudiciables. La logique des thèmes, le souci d’exhaustivité dans les regroupements par mouvements ou par générations, les nécessités économiques qui font que la scénographie de la page est rarement respectée… font que par elles s’imposent beaucoup de contre-sens. Et je ne parle ni des anthologies qui ne sont que des anthologies d’anthologies, ni de celles qui sont des regroupements d’inédits, ni de celle où les poèmes sont un prétexte permettant aux illustrateurs et aux as de la composition de donner la pleine mesure de leur talent.

Reste que Le livre d’or de la poésie française de Pierre Seghers est certainement ce qui se peut se faire de mieux pour « contaminer » de nouveaux lecteurs. Lire la suite

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« Entretien » avec Paul-Louis Rossi

Les Variations : Sainte Ursule 

Né en 1933, Paul Louis Rossi a développé une œuvre où s’entremêlent depuis quarante ans poésies, récits, romans, essais, créations radiophoniques et films. Gérard Noiret lui a demandé de réagir sur cinq de ses livres, le dernier à paraître courant mars aux éditions Flammarion. 

Le Voyage de Sainte Ursule 

Il est paru en juin 1973 dans le journal Combat, un article de Bernard Delvaille intitulé : « La Poésie mandarine ». Je m’y trouvais en compagnie de Lionel Ray et de Jude Stéfan. Sans doute Delvaille songeait à un excès de modernité, alors que, pour moi, il s’agissait au contraire d’un retour à la tradition historique et légendaire, et d’un voyage initiatique, d’Ouest en Est, jusque dans l’Italie, d’une sainte Fictive et presque païenne. Ursule c’est l’Ourse, l’Artémis des Celtes, qui exige de faire baptiser à Rome son prétendant avant le mariage. Le cortège est massacré par les Huns à son retour sur les bords du Rhin. C’était probablement une périphrase de ma propre destinée. Mes grandsparents parlaient le breton de la Cornouaille, du côté de ma mère. Et je suis allé dès mes premières années au pied des Alpes dans le Veneto et souvent à Venise, au Pays de mon père. L’aspect sophistiqué du livre : aucune page ne ressemble à l’autre, est une référence à l’œuvre du Carpaccio en particulier, et dans ce même temps, une mise en cause du Réalisme social dans la peinture et la poésie. Mais c’était surtout l’intention d’un classement et d’une méthode qui correspondait à nos échanges, avec Jacques Roubaud et Pierre Lartigue. Influence des Formalistes russes, par exemple. Et bien entendu la mémoire des madrigalistes italiens, et pour L’Ouest surnaturel de DylanThomas,Yeats et Gerard Manley Hopkins. Lire la suite

La revue « Po&sie », par Tiphaine Samoyault

Le comité, par Tiphaine Samoyault 

Le comité de Po&sie se tient à 18 h, généralement le vendredi, chez Michel Deguy, dans ses appartements successifs de la rue Las-Cases, de la rue de l’Épée-de-Bois et de la rue Monsieur-le-Prince. La table n’est pas ronde, mais rectangulaire. Martin Rueff et Claude Mouchard sont déjà là. Pierre Oster aussi est toujours en avance. Puis arrivent Claire Malroux, Hédi Kaddour, Gisèle Berkman, Olivier Apert et moimême. Naguère Dmitru Tsepeneag et JeanPaul Iommi, Robert Davreu. Autrefois, à une époque que je n’ai pas connue, d’autres personnes encore, dont j’ai croisé les noms et parfois les visages et les voix, Jacques Roubaud, Antoine Raybaud, Laurent Jenny… On n’ouvre les bouteilles qu’une fois les discussions dégrossies, une fois lus les poèmes reçus, une fois les sommaires des numéros suivants élaborés. C’est un lieu, quel que soit le lieu, où chaque pensée est comme l’autre, à condition qu’elle soit pensée. C’est un lieu où l’on s’écoute, ce que la récente surdité de Michel Deguy amplifie et étend : on se fie à sa façon de tendre l’oreille, à l’intensité de son vouloir entendre. Michel Deguy écrivit jadis un livre intitulé Le Comité (1) qui présente de façon très vivement polémique le comité de la NRF comme un lieu où chacun, depuis sa position isolée, symbolisée et éloignée, est empêché d’écouter ou d’entendre. Il n’y parle qu’en un endroit du comité de Po&sie, des dîners qui suivaient chez Alexandre, dîners égalitaires où il avait le sentiment d’être écouté. Il oppose ainsi le comité au comité, le commun de la communauté au comme si du faux-semblant, le « nous » à l’amas de « je ».

Qu’estce qu’écouter la poésie aujourd’hui ? Qu’estce que cela a toujours été pour lui, Michel Deguy ? Comment activer un nous, même en se sachant seul ? Quel est le nous de la poésie ? À ces questions, le comité de Po&sie, la revue Po&sie, tous les textes qui y ont été publiés pendant ses trentecinq ans d’existence, me permettent d’avancer trois propositions comme éléments de réponse.

Le nous de la poésie, c’est la traduction 

La communauté n’est jamais donnée. S’engager pour la poésie, c’est ne jamais cesser d’inventer et de construire le commun. En faisant la part belle à la traduction, la revue met en avant ce nous à la fois empirique et transcendantal de la traduction, cette scène collective où l’autre est tout ensemble différent et comme soi. Michel Deguy l’écrivait dans Actes (2) : « La poésie est le contraire de l’espéranto. » Elle n’existe que dans Babel, par traduction. Et parce qu’elle est ellemême traduction, elle doit à son tour être traduite, pour faire entendre le pluriel des langues, pour étendre le pluriel de la poésie. L’opinion commune selon laquelle la poésie est intraduisible doit alors être démentie avec force. La poésie est au contraire ce qui est le plus puissamment traduisible parce qu’elle indique la fécondité de cet effort impossible, qui creuse toutes les séparations, qui pointe les différences, qui fait entendre la force pensive des malentendus. Les œuvres ne sont pas superposables et la traduction ne produit pas du même. Toute la richesse est là, dans l’épreuve de faire entendre plusieurs fois la voix, dans le tremblement et le bougé des formes, dans le débord de la transformation. La traduction de la poésie, telle que Po&sie permet d’en faire l’expérience, par la pratique et par la lecture, est moins passage (selon la métaphore bien connue et un peu fade) que transport, où il faut entendre le transde la traversée et de la transe, le port comme portage et refuge. C’est pourquoi tant de poètes font l’amitié à la revue de confier des textes inédits : Andrea Zanzotto, Yoshimazu Gôzô, Eugenio de Signoribus, Marilyn Hacker et tant d’autres. Ils se savent transportés.

Le nous de la poésie est dans la prose et la philosophie 

La poésie est distincte du poème, mais les distinctions n’existent que sur le mode de l’échappée. La poésie peut s’échapper dans le poème comme elle peut s’échapper dans la prose ou dans la philosophie. Non que l’on se trompe de sortie mais que le travail de la littérature apparaisse précisément dans la conscience que quelque chose de l’un doit être pris à l’autre. On pourrait appeler cela la scène de l’écriture, toujours menacée par ce qui n’est pas elle. Le danger pour la poésie : l’isolement dans la forme. Le danger pour le roman : l’abandon dans l’informe. Le danger pour la philosophie : l’enfermement dans sa langue. Dans le geste d’écarter l’un ou l’autre danger se joue un risque commun : tout à la fois transmettre dans le temps et laisser l’espace inhabitable. Lorsqu’il y a neuf ans, Michel Deguy m’a invitée à faire partie du comité de la revue Po&sie, j’ai rejoint ce point inhabitable. Je n’écrivais pas de poésie, je ne pouvais être à ma place. Je comprenais en même temps que ce sentiment d’imposture m’indiquait une place (qui est aussi celle du traducteur, entre les langues, en mal d’autorité). La mise en commun de la réflexion poétique, dans la revue et au comité, est l’écoute d’une autorité dispersée, qui produit une fois encore une énergie traversante. Écouter la poésie aujourd’hui oblige à la réfléchir et à la voir à l’œuvre dans les lieux corrélés. L’esperluette de Po&sie est le signe arabesque, éventuellement tentaculaire, de cette corrélation : poésie et philosophie, et cinéma, et musique, et danse, et témoignage… C’est dans ce et qu’on peut dire ce qu’elle est.

Le nous de la poésie, c’est Michel Deguy 

Il incarne ce nous de plusieurs manières, dans sa position pensive, à la fois pensante et mélancolique, mais aussi dans son avance, dans sa façon d’être toujours en avance, d’anticiper sur les changements, climatiques, technologiques – c’est lui mieux que les plus « jeunes » du comité qui batailla pour la création du site de la revue (3) –, poétiques, d’attendre quelque chose de quelqu’un, de ne jamais plus rien attendre, d’être aux aguets. Il dit : « il faut être, aujourd’hui, sans merci avec “la poésie” ; se faire avocat des diables, sans les ménager, pour voir si ça tient ; ne lui épargner aucune question. Autrement dit la prendre au sérieux pour éprouver sa résistance (4) ».Tendre l’oreille n’y suffit pas. Il faut aussi offrir un lieu et une heure à cette avance et, pour lui donner une dimension collective, savoir être ponctuel. « 

Tiphaine Samoyault 

Champ Vallon, 1987.

Gallimard, 1965.

http://www.pourpoesie.net.

Dans Michel Deguy : l’allégresse pensive, textes du colloque de Cerisy réunis par Martin Rueff, Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 2007.

PAUL LOUIS ROSSI, LES CHEMINS DE RADEGONDE

POÉSIE

La Mare au Diable, par Odile Hunoult (paru dans la QL n°1041)

Il ne fallait pas moins que le cri de la fée se jetant dans la Vonne à Lusignan pour attirer Paul Louis Rossi à senestre du « canonique parallèle des Sables d’Olonne ». À l’est de Noirmoutier et de Grand-lieu, « le lac invisible » de sa mythologie. À l’est de Beauvoir sur Mer où vivait et travaillait le peintre Gaston Planet. 

PAUL LOUIS ROSSI, LES CHEMINS DE RADEGONDE, Tarabuste, 140 p., 15 euros

Avec Gaston Planet, Paul Louis Rossi accomplit le périple initial, leVoyage d’hiver : une errance de troubadour, en quelque sorte, attiré vers un Orient lui aussi mythique jusqu’à « la Montagne » près de La Tour d’Auvergne, pour suivre la trace d’une femme rousse, avatar de Mélusine, ici renommée Guenièvre. Durable ensorcellement.

Planet tient le rôle du compagnon, et, en tant qu’Auvergnat, aussi du stalker. Par sa disparition en 1981, le Voyage d’hiver acquiert un statut de légende. Les autres expéditions qui suivent et forment la matière du livre sont la réactivation des traces laissées par le compagnon, les muses (fées ou reines), la terre elle-même : cette « Marche » où la langue hésite entre oc et oïl, le sol entre granite et calcaire, l’histoire entre les troubadours et les guerriers. L’incipit, quasi calqué sur celui de L’Astrée, place d’ailleurs le livre entre la fable et la géographie. « Il existe au sud de la Loire une contrée prestigieuse… » – circulairement délimitée par Poitiers, Limoges et Châtellerault, fendue par les gorges de la Creuse. George Sand l’a parcourue avec son dernier amant, Alexandre Manceau, qui lui offrit une petite maison à Gargilesse entre Argenton et Crozant. Nohant n’est qu’à cinquante kilomètres. Le voyageur Rossi qui revient sur ses pas et tourne autour des mêmes lieux n’est pas sans évoquer les sortilèges de la Mare au Diable.  Lire la suite