Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 1/8 – Baptise Marrey

BAPTISTE-MARREY – Né en 1928, ce pionnier de la décentralisation théâtrale, a sous son vrai nom (Gilles Marrey) occupé de hautes fonctions à la Direction de la Culture lors du premier gouvernement socialiste. Sortant d’un coup de l’ombre des coulisses, il a commencé à publier, à partir de 1982,  à plus de cinquante ans, une série de romans, de nouvelles et de poèmes reliés en cycle. Les papiers de Walter Jonas lui a valu une reconnaissance immédiate comme romancier, tandis qu’un long poème narratif, SMS ou l’automne d’une passion, et un ensemble consacré à Pouchkine, Akmatova, Tsvétaieva, Mandelstam et Celan, Ode aux poètes pris dans les glaces, le révélaient comme poète. Après ces trois coups de canon, il a poursuivi une oeuvre polymorphe, nourrie par une connaissance très pointue de la peinture, de la musique, de la littérature et de l’histoire des religions. Dans une bibliographie très fournie, mettra en évidence le roman Le montreur de Marrionnettes (Fayard 2002) et  Rouge, le vin Rouge, mon coeur (Stock, 2006) un recueil dont j’ai extrait ce poème qui emprunte quelques accents à Carco.

Gérard Noiret

LE CREVE.

Il était petit, il avait le pied bot,

         il s’appelait Falchetto

il tenait une boutique de cordonnier

        rue Parrot,

d’un beau rouge sali avec une grande

        botte du même rouge. Lire la suite

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Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 8/8 – Franck André Jamme

Franck André Jamme. Traducteur du poète bengali Lokenath Bhattacharya et éditeur de René Char dans la Pléiade, Franck André Jamme a beaucoup voyagé, surtout aux Etat-Unis et en Inde où il a effectué de fréquents séjours pour la collecte de peintures brutes, tantriques et tribales. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, chez Fata Morgana, Unes, Melville et a publié cinq titres en traduction anglaise aux Etats-Unis. De La Récitation de l’oubli, ouvrage dans lequel les éditions Flammarion ont réédité certains de ses anciens textes, émanent, ainsi que l’écrit Yves di Manno, une « certitude venue des songes que l’écriture sait fixer sans en dissiper le trouble ni l’énigme essentielle. » Nous avons choisi de donner à lire trois poèmes de son dernier livre, Au secret, paru en 2010, aux éditions Isabelle Sauvage.

Marie Etienne

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l’obligation

de ne s’exprimer

que très lentement

_

les isolements

impensables

_

parfois

_

les apparitions

_

par exemple

un troupeau de chats

habiles à faire des grimaces

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Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 7/8 – Caroline Sagot Duvauroux

Caroline Sagot Duvauroux est une artiste au triple talent puisqu’elle pratique non seulement la poésie mais aussi la peinture, et que pendant un temps, elle a été une comédienne. Sa poésie, essentiellement publiée depuis 2002 aux éditions José Corti, se fait l’écho de tout cela, dans une liberté de formes et de vocabulaire qui laisse le lecteur admiratif et stupéfait. Sa poésie, prose et vers mélangés, ressemble à une coulée de lave, elle en a la violence et l’urgence, le caractère presque inquiétant. Son authenticité, souvent bouleversante, ne se discute pas. Elle vit à Crest dans la Drôme où elle s’occupe d’un marché annuel de petits éditeurs. Nous avons souhaité présenter les premières pages de son prochain livre, à paraître chez Corti à l’automne 2012.

Marie Etienne

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Une instance de langue sous l’afflux. D’intention, plus. Ni la moindre intuition finale. Le désespoir n’y est pour rien. La peine est étrangère à tout ça, et c’est avec, non pas la peine mais l’étranger à tout ça de la peine que j’écris aujourd’hui. Un livre. Qui se trouve être la suite, accessoirement, de mon livre. Un livre qui n’aura rien dit qu’aller, ou bien ça et là, de-ci de-là avec l’amour un jour, fou d’être mort. Avec l’amour un jour, fou.

Touche au terrible. S’éveille. Le tragique a convoqué le monde. Nous passions. Dois-je en dépit de la mort passer encore ? passer l’orage à l’orient traînant ponant, shootant dans ta mémoire pour la fumée d’y croire ? l’amour se brise à tous moments mais à côté de qui, ce fut El et j’étais. C’était à peine mais à côté fut être et fut la peine. L’apostrophe à l’épaule, je jette l’œil et vois se fracasser chaque idée sur la guerre et les oiseaux s’enfuir du monde en guidant les chameaux. D’où vient alors avec le coquelicot, la joie ? des peintures anciennes ? de l’alchimie du mercure et du grain de sel ? ou d’avoir crocheté l’œil en perturbant la lente ligne. Tout ce feuillage en tête mais aucun bruit n’y bouge. Lire la suite

Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 6/8 – Jean-Marie Perret

JEAN-MARIE PERRET – Lorsqu’en sorti en 2002 Grande lucidité de l’air au-dessus du fleuve – sonate 1, les lecteurs de poésie ont immédiatement su, axu vers d’une grande ampleur et aux rythmes étonnants, qu’un auteur de premier plan venait d’apparaître. En 2007, Que nous fait l’eau éblouissante – sonate 2 a confirmé cette certitude. A plus de soixante ans, son auteur, retraité des PTT, lecteur méticuleux des poètes de son temps (voir ses chroniques sur son site Bleu de paille), y faisait entendre une esthétique qui affirmait que la poésie pouvait aussi être un art du continu, qu’il suffisait pour cela d’avoir une oreille suffisante pour orchestrer les baisses de voix et les reprises, un souffle capable de donner une ampleur aux notations, et  une technique d’écriture affinée au contact des plus grands (Gongora, Holderlin…). Volontiers baroque (il joue avec virtuosité avec l’italique, les parenthèses, les tirets de décrochages,  les incises, les rejets), Jean-Marie Perret renouvelle ce qu’il nomme, non sans humour, « l’école du paysage ».

Les hameaux, les lumières

Espace saboté dans la rigueur des aoûts, l’aire

d’un jeune noyer (vers Chiron et Sagnat-Quinquet)

et chauve sous l’arbuste, le vieux cerisier franc et

son nid de couteaux (iris), lierre, entre deux touffes

de houppier : ces paix solides, tranquilles (on y nage) Lire la suite

Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 5/8 – Blandine Merle

BLANDINE MERLE – Dans Par obole Blandine Merle (1981) nous donne à lire une écriture renouant avec la narration, sans pour autant céder au réalisme. Chaque poème est caractérisé par un alliage de descriptions précises (de lecture courte) et d’expressions venues du plus profond (de lecture longue), qui a le pouvoir de nous conduire dans un monde repérable tout en nous amenant soudain dans l’intériorité de l’autre. Dédié à l’héroïne de Bernanos et de Bresson (A Mouchette, et toutes les autres), composé en triptyque, cette premières publication dit l’incompréhension et la souffrance d’un féminin en butte à une violence masculine qui commence par le regard et va jusqu’à limiter la femme à une image. C’est donc avec une totale cohérence que ce livre composé en triptyque (SANGUINES, le viol – AU MIROIR, le refus de son corps – RACCORDS, la reprise difficile de la vie) se sert des techniques du dessin et du cinéma pour les retourner contre leur détournement machiste aujourd’hui majoritaire dans la presse et les médias.

Gérard Noiret

RACCORDS

          Transvasement

pour le chat sur le seuil l’écuelle se remplit :

affairée à l’évier, la femme se souvient

d’une tache sur le plancher

en s’approchant, elle remonte jusqu’aux draps,

à l’étau du lit dont l’amour fut gâché

à la pluie cette nuit-là, discontinue et lâche

l’eau du robinet la confond, le long des joues

où les réminiscences affleurent Lire la suite

Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 4/8 – Marilyn Hacker

Marilyn Hacker est américaine. Auteur d’une quinzaine de livres de poésie dans son pays et de nombreux articles, elle est aussi traductrice de poètes français et francophones dont elle contribue à faire connaître le travail aux Etats-Unis. A l’inverse, elle réalise des dossiers sur des poètes américains dans des revues françaises, comme Europe ou Siècle 21 (dont elle est une des plus actives animatrices). Elle vit en France depuis de nombreuses années. Son livre, La rue palimpseste, traduit par Claire Malroux, est paru aux Editions de la Différence en 2005 en édition bilingue et a obtenu le prix Max Jacob étranger 2006. Ajoutons que Marilyn Hacker est une infatigable voyageuse, une amoureuse de la poésie de langue anglaise, française, arabe – langue dont elle cherche à devenir familière en l’apprenant.

Le poème présenté ici a été traduit par le poète et romancier Emmanuel Moses.

Marie Etienne


BLACK BOAT

(Poem after a Fado lyric)

_

If you were there when I woke

With my barbed wire, with my scars

You would avert your green gaze

I would feel the chill of regret

_

Though you said something else

In sunlight, over wine. Lire la suite

Anthologie de poésie n°2 – Marie Etienne et Gérard Noiret 3/8 – Antoine Emaz

Depuis 1986, Antoine Emaz  utilise le parler quotidien et ses silences pour édifier une œuvre qui tire sa force de la matité et du monotone. Avec lui, pas d’écart, pas de stupéfiant image, pas de formalisme ayant en eux leur propre fin, mais une rigueur jamais démentie pour faire dire aux petits mots, aux mots pauvres, un mal-être dont ils ne sont même pas l’antidote. De livre en livre, ce poète travaille dans le langage comme un mineur de fond explorant obstinément une veine dont il n’y a nul prodige à attendre. Afin de ne pas poétiser sa confrontation avec ce qui n’a pas de définition possible, il a su éliminer les circonstances et les évènements exceptionnels et la situer dans un cadre très réaliste (un pavillon avec sa buanderie, ses glycine,  ses enfants…). D’une façon identique, il a pris soin de ne pas systématiser, de ne pas supprimer l’espoir pour les autres et de ne pas  fondre son malaise dans un absurde généralisé. Il n’y a pas de hasard si ce lecteur attentif de la poésie contemporaine et tout spécialement d’André du Bouchet atteint aujourd’hui à une vraie reconnaissance.

Gérard Noiret

SOIRS

(7/09.98)

la tête va comme elle peut

les yeux se perdent dans le bleu

il y a le corps

lourd du jour et peu de rire

pas mal de bruit

trop pour que la nuit tasse Lire la suite