Paul Louis Rossi, « Les variations légendaires »

POÉSIE

Un poète de notre temps, un article de PAOL KEINEG

PAUL LOUIS ROSSI, LES VARIATIONS LÉGENDAIRES, Chroniques, Flammarion, 247 p., 18 euros 

 Il y a quelques années, un critique, dont j’ai oublié le nom, avait lancé une attaque contre The People United Will Never Be Defeated : 36 variations sur un chant chilien, une œuvre virtuose pour piano, sous le prétexte que son auteur, le compositeur américain Frederic Rzewski, faisait revivre un genre qui appartiendrait à un passé réactionnaire, les variations. L’ironie voulait que les variations de Rzewski fussent composées sur un chant révolutionnaire de l’époque d’Allende, et que Rzewski, avec Christian Wolff, figure parmi les compositeurs engagés dans les luttes sociales de leur époque et qui n’ont jamais abandonné leurs recherches formelles, disciples et compagnons de Stockhausen, Boulez, Cage ou Morton Feldman. 

Il y a plus d’un rapport entre l’anecdote qui précède et Les Variations légendaires, car les deux œuvres posent la question des rapports de l’art avec la société. Chez Rossi, il s’agit véritablement de variations, au sens musical, où les thèmes, les noms (Chamisso, Cendrars, Gérard des Nuits…), sont repris, modifiés, disparaissent pour revenir encore. Cependant, ne poussons pas plus loin la comparaison avec le compositeur américain, car Rossi ne renonce pas aux mythes, aux symboles, non pour nier l’Histoire, mais parce que « le légendaire fait partie de l’Histoire ».

Les Variations légendaires constituent le troisième volume anthologique de Paul Louis Rossi que publie la collection « Poésie », après Quand Anna murmurait…, Anthologie des poésies 19531999, et Les Gémissements du siècle (Introduction à la poésie contemporaine). Ce nouveau recueil reprend des chroniques publiées dans les années 6070, notamment dans la revue Action poétique, puis dans les années 2000. Ceux qui ne connaîtraient que le poète et le romancier découvriront avec surprise que le poète sait se faire philosophe, sans jamais cesser d’être poète – cas plus rare qu’il n’y paraît.

La forme du livre en triptyque est simple, si le contenu ne l’est pas. Partant de la « période funèbre, héritée de la Guerre Froide, qui avait opposé les tenants du Réalisme socialiste aux artistes dénoncés du Capitalisme apatride et cosmopolite », Rossi présente une défense et illustration de la langue française, doublée d’une défense des « langues minoritaires, et même disparues ». Dans une deuxième partie, essentielle, il retrace ses efforts à « construire les segments et imbrications d’une véritable philosophie esthétique », tout en avouant que sa vocation n’est pas celle d’un analyste, mais d’un créateur. En troisième lieu, il regroupe des textes consacrés principalement à la peinture, « qui est [sa] dernière passion ».

Dans « L’éloge de la francophonie », placé en tête du recueil et tout entier écrit dans les années 2000, Rossi avoue que la digression est sa méthode préférée, qui lui permet d’aller au but en s’en éloignant, ou en feignant de s’en éloigner. Dans le même ordre d’idée, une évocation du labyrinthe de la cathédrale d’Amiens lui permet en quelques lignes de passer de Ruskin à Jean Genet, à Roland Penrose, Eluard, Sade…

La diversion et le labyrinthe sont deux moyens d’affronter la situation dans laquelle nous nous trouvons, face à une « entreprise qui prétend, afin de réaliser le bonheur obligatoire, priver les humains […] du temps, du hasard, du destin, de la vie et même de la mort ». Que faire, dans ces conditions ? « Chacun doit défendre sa part d’obscurité », et retourner « dans sa caverne pour effectuer jusqu’au bout le travail initiatique, le travail intérieur – labor intus – que nos ancêtres avaient accompli dans l’obscurité des falaises… ».

Rossi parle d’un oiseau qui, devant sa cabane de feuilles et de branches, dispose dans un ordre rigoureux des objets divers, « comme dans les installations de nos artistes modernes ». « Que pourrais-je bien proposer à l’oiseau en échange de son art ? » se demande-t-il, avant de conclure que « notre ambition serait de tracer à notre tour une configuration de notre futur possible, de dessiner le labyrinthe qu’il faudrait parcourir avant d’atteindre l’issue de la caverne », car là, au-dehors, « l’innocence du monde n’est pas si lointaine ».

Il ne s’agit évidemment pas d’inviter à une régression de l’humanité, mais « de savoir si le monde sans le sacré – privé de ses dieux innombrables – est plus enviable et vivable que le monde qui possède des espérances et des symboles et qui se préoccupe encore des possibles de son futur ».

De façon logique, Rossi se préoccupe de l’avenir de la langue française, son outil. Nantais, fils d’un Italien de Vénétie et petit-fils de Cornouaillais qui parlaient breton – et c’est sans doute la raison pour laquelle il est devenu écrivain –, Rossi nous conjure de ne pas nous laisser aller à ce qu’on présente comme l’« élan vital du monde », à abandonner « la langue française – langage inepte – trop compliquée pour le négoce », et dans le même temps prend position contre le Manifeste du 16 mars 1997, dont l’écho paraît aujourd’hui bien affaibli.

Rossi est de ceux qui, peu nombreux en France, lient défense du français et défense des langues minoritaires, une double défense qu’il situe à l’opposé d’un repli sur soi, parce que « nous ne sommes pas faits pour rester campés sur notre territoire. Nous sommes, depuis l’origine, prodigieusement inquiets du monde ». Il reste à voir si, dans un contexte français où, depuis le XVIe siècle, langue et pouvoir marchent main dans la main, si l’on ose dire, où le national et l’universel prétendent se confondre, il est concrètement possible de défendre langue minoritaire et langue « universelle ».

La partie centrale, la plus philosophique, s’intitule « La leçon d’esthétique », et c’est bien d’une leçon qu’il s’agit, magistrale, non prescriptive, parue en cinq temps dans Action poétique, de 1965 à 1976. En préciser les dates est important, car elles permettent de mesurer le chemin parcouru par celui qui, communiste depuis 1955 environ, dix ans après restait fidèle à ses idées, alors qu’il « avait définitivement rompu avec les idées esthétiques que ces idées conduisaient à accepter ».

Ceux qui n’ont pas connu cette époque peuvent difficilement comprendre ce qui agitait et tourmentait les milieux artistiques et intellectuels et, pour dire la vérité, ceux qui l’ont connue, aussi. Devant cette citation de Jdanov, en dépit de ce que l’on sait depuis longtemps, on reste interdit : « La musique qui volontairement ignore les émotions humaines normales et ébranle le psychisme et le système nerveux ne peut être populaire, ne peut être au service de la société. » La bêtise de ce jugement, aux terribles conséquences, appartient-elle au passé ? Quelqu’un ne le prononce-t-il pas quelque part dans le monde, en ce moment même ? Revenir sur ce passé fait partie de la réflexion contemporaine.

Alors qu’il lui aurait été facile de se laisser aller avec le flot, Paul Louis Rossi fait preuve très tôt de fermeté et de lucidité. Dès 1965, il proclame avec Eisenstein qu’« [il s’] éloigne du réalisme pour aller vers la réalité », et réclame pour les artistes la liberté de choisir leurs formes d’expression : « Il n’y a pas de création artistique sans cette liberté-là. »

Ses chroniques d’Action poétique sont consacrées à la question du goût, à la « notion de culture », à l’art et la vie sociale, à l’intuition esthétique. Il reconnaît à la philosophie marxiste le mérite d’avoir décrassé « la sphère artistique de son halo idéal pour relier l’Art au mode de production dominant la Société, à le sortir de la sphère éternelle pour l’inscrire dans l’ensemble des productions humaines ». Cependant, « l’Art n’est pas une marchandise comme les autres » et « il n’y a sans doute aucun système complet permettant d’appréhender des œuvres considérées comme artistiques ». De plus, il est impossible de prédire l’avenir, car « les conditions objectives d’une transformation artistique nouvelle peuvent se trouver réunies sans qu’il se produise rien ».

En somme, « ce qui est intéressant, ce n’est pas l’émergence du social dans l’œuvre, mais le rapport de cette œuvre au milieu social, et ce qu’elle dit d’autre, car l’œuvre peut avoir fonction à son tour d’expliquer le monde ».

Dans la dernière partie, à partir des œuvres de Dürer, Goya, Rembrandt notamment, Rossi poursuit sa réflexion et y trouve confirmation de la fonction qu’il attribue à l’œuvre.

Ainsi, de Dürer il dit que « c’est la relation tendue avec l’idéologie et l’histoire de son temps qui lui donne une stature. Mais une fois énoncé ce principe, il faut le retourner pour montrer qu’il inventa devant nos yeux ce Monde qui nous échappe par toutes les failles de nos dénégations raisonneuses et de nos constructions idéologiques, sans lui, c’est toute une vision du Monde et de l’Histoire qui sombrerait dans l’oubli. »

Un retournement qu’il retrouve chez Goya : « J’ai voulu dire, d’une part, que c’était l’Histoire qui donnait sa dimension à l’œuvre artistique peinte ou gravée (…) et que pourtant elle ne nous apprenait rien que d’anecdotique, car pour comprendre la Peinture, il faut admettre au contraire que c’est elle qui nous donne les arguments et les représentations susceptibles de nous renvoyer à l’Histoire et sa possible lecture. »

Rossi refuse la mort de l’art, ou sa sacralisation. L’art n’est « pas un miroir, ni une fenêtre, ni la tranche de vie, ni l’ouverture sur l’infini. C’est l’étroite relation entre le monde des formes et le spectateur, c’est le jeu de la réalité de l’Art et de l’illusion du temps que l’on nomme Peinture ».

Livre fort, riche, d’une honnêteté exemplaire, Les Variations légendaires propose une réflexion sur l’avenir de l’art, qui vaut pour l’avenir de la poésie et de la littérature, sans nostalgie, sans la tentation de la prophétie. Dans un monde où les forces de l’argent font la loi et détruisent les peuples, il est difficile de savoir ce qu’il faut faire, sinon qu’on le trouve en le faisant. On en revient au « travail patient de l’oiseau, qui choisit pour l’objet de son désir la récolte minutieuse de ce qui l’entoure… Oiseau minuscule qui désigne son attirance, entre toutes choses, pour les graines noires du fruit de l’anone muriquée ou du cachiman épineux, pour la fleur délicate du câprier, et pour l’élytre brillant du scarabée ».

PAUL LOUIS ROSSI, LES VARIATIONS LÉGENDAIRES, Chroniques, Flammarion, 247 p., 18 euros

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