Anthologie de poésie n°3 – Marie Etienne et Gérard Noiret 2/8 – Odile Massé

Odile Massé

Odile Massé vit à Nancy. Elle est comédienne depuis 1972 et joue dans la compagnie 4 Litres 12 que dirige Michel Massé. Parallèlement à cette activité qui occupe une grande partie de son temps, elle est également, depuis 1986, date de sa première publication, écrivain et auteur de nombreux livres de prose qui s’apparentent à la poésie. Citons-en quelques-uns : L’homme qui dort (AEncrage & Co), La Femme poussière (Manya), Tribu, La Vie des ogres, Manger la terre (Le Mercure de France), La Compagnie des bêtes, tome 1 et tome 2 — ce dernier avec des encres de Vladimir Velickovic (La Pierre d’Alun). Elle a également écrit des textes pour le théâtre qui ont été joués par la compagnie. Seul Ça le désordre a été publié (Editions de l’Amandier). Ses proses semblent sorties d’un enfer intérieur à la fois joyeux, débridé, fantastique, terrible, et, toujours, méchamment vivant.

Marie Etienne

 SOLEIL LEVANT

En ce temps-là, nous autres les vivants, en ce temps-là nous avions coutume dès le matin de nous tourner vers le soleil qui éloignait de nous les bêtes de la nuit, vers le soleil levant nous ouvrions nos yeux et pour les garder ouverts malgré la lumière de plus en plus vive nous tirions sur nos cils avec nos doigts serrés, maintenant très ouvertes nos paupières entre lesquelles dardait la lumière car sans elle nous ne savions que faire ni où aller, sans elle nous errions au hasard les yeux fermés, marchant à tâtons dans la nuit, dans la forêt profonde qui tout autour s’étendait vers les steppes infinies, vers les déserts lointains qu’entre nous seulement nous pouvions imaginer, les déserts et les mers dont nous savions qu’un jour, pour peu que nous marchions sans trêve jusqu’aux confins du monde, un jour nous foulerions les rivages, les reconnaissant avant même de les atteindre grâce aux récits de nos aînés, de nos ancêtres qui en avaient dessiné les contours dans les temps très anciens que nous ignorions encore, et nous marchions toujours, marchions jour après jour en suivant l’ombre sur le sol, l’ombre de nos corps qui tournait autour de nous et s’allongeait au soir tombant pour se relever avec nous le matin suivant.

FAIRE SOUCHE

Et nous marchions encore en poursuivant nos ombres, l’un derrière l’autre sans jamais arrêter nous marchions tant et tant qu’à la fin, après avoir traversé les forêts chevelues et volé à travers le ciel, après avoir entassé l’une sur l’autre les pierres de nos forteresses et mangé de la vache enragée, tant et tant qu’à la fin, dans le mugissement des vagues, tandis que nous courions tout le long du rivage dans l’espoir qu’un poisson nous prendrait sur son dos pour nous emmener derrière l’horizon, tant et tant qu’à la fin, sur le bord de la mer, nous avons ramassé des coquillages apportés par les courants lointains, les avons ramassés, portés à nos oreilles, et comme la nuit tombait, comme de toutes parts l’obscurité nous aveuglait et qu’ainsi, ne sachant ni le jour ni l’heure, nous restions immobiles sur la grève qui lentement se dérobait à nos regards, comme nous ne savions plus rien nous avons creusé la terre, nous avons fait un grand trou dans la terre, dans le sable, dans la vase humide du ressac, nous avons creusé la terre pour y planter l’arbre que depuis toujours nous traînions avec nous, le planter là tout au bout de la terre afin de bien marquer les confins de notre territoire, nous avons mis en terre notre arbre, nous autres les vivants, notre arbre dont les racines derrière nous traçaient notre chemin depuis la nuit des temps, et nous l’avons planté droit devant, face aux horizons que nous ne connaissions pas.

LA LONGUE MARCHE

Lors nous avons rampé, d’un bord à l’autre de la terre avons rampé, nous autres les vivants, marchant à quatre pattes dans l’enfance et peu à peu, comme les forces nous venaient en grandissant, peu à peu nous nous sommes dressés sur nos pattes arrière avec des grognements jaloux pour ceux qui déjà savaient courir à travers la savane, et quand enfin nos chevilles se délièrent alors nous apprîmes à lancer le javelot vers les bêtes dont la mort assurait notre survie, et nous levions la tête, jour après jour guettant la lumière du soleil depuis la nuit des temps nous levions la tête et tout en marchant, tout en courant entre les herbes hautes regardions les nuages dans l’attente qu’enfin des ailes nous poussent, et jamais ne nous arrêtions, jamais ne nous reposions, et toujours sans relâche, toujours avions le désir de ce que nous ne savions pas, le désir de ce qui plus loin peut-être nous serait meilleur, nous avions le désir qu’un jour la vie s’écoulerait dans la douceur et dans la langueur d’âme.

Extraits de La Compagnie des bêtes

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