JEAN CAYROL, Une vie en poésie

Un détenu élargi*, MARIE ÉTIENNE

MICHEL PATEAU, JEAN CAYROL, Une vie en poésie, Préface de Claude Durand Seuil, 345 p., 23 euros

Poète, romancier, éditeur, scénariste, cinéaste, ancien déporté, chrétien sans sectarisme, parisien et solitaire, Jean Cayrol, qui fut pourtant infiniment présent à son temps et son lieu, a quelque chose d’insaisissable. C’est que, dit-il, « je ne crois pas à une littérature qui a un horizon. Je crois au contraire que nous traversons les choses, nous sommes des itinérants, des errants (1) ».

Il a le sens de la formule. C’est ainsi qu’il écrit, dans Il était une fois Jean Cayrol (Seuil, 1982), que « Voyager c’est ressembler à quelqu’un, c’est la rencontre », que franchir une frontière, c’est avoir « une vision subite de l’au-delà » ; ou qu’il déclare à France-Culture qu’« écrire c’est l’art de prédire son passé ».

Nombreux sont ceux qui s’accordent à penser qu’il était un homme rare, pour la fonction déterminante qu’il exerçait au Seuil mais aussi pour sa manière d’être, sans illusion et généreuse, rêveuse et attentive. Michel Pateau, journaliste et neveu par alliance de Jean Cayrol, rappelle à point nommé dans sa biographie préfacée par Claude Durand ce que doivent la littérature et un grand nombre d’écrivains à cet homme discret, disparu en 2005.

Né à Bordeaux en 1910, il écrit très tôt de la poésie et fonde avec son ami Jacques Dalléas, lycéen comme lui, la revue Abeilles et pensées, dont le titre est tiré de Claudel. Grâce à elle, les deux jeunes gens entrent en relation avec Max Jacob, Paul Valéry, François Mauriac, Francis Jammes, Maurice Fombeure. C’est aussi à cette époque qu’ils font la connaissance du Belge Robert Kanters, qui est, lui, de leur âge ; et que Jean tombe amoureux de La Révolution surréaliste qu’il découvre dans une grande librairie de Bordeaux. Voici ce que Paul Valéry lui écrit en 1928 : « Ne me traitez pas en aîné. Il ne faut être l’aîné ni le cadet de personne. N’a-t-on pas soi-même toujours le même âge ? Gardez le vôtre. Écrivez. »

En 1932, il obtient sa licence de droit et devient avocat. Pas pour longtemps car il rêve de voyages sur la mer. En 1935, après la publication de son premier recueil, il connaît Brasillach, alors critique notoire, qui est ravi du livre, et Patrice de La Tour du Pin. Il s’enthousiasme pour Pierre Jean Jouve et envoie des poèmes à la revue de Jean Ballard et de Léon-Gabriel Gros, Les Cahiers du Sud. La même année il trouve un emploi à la bibliothèque de la chambre de commerce de Bordeaux mais rêve toujours de partir sur la mer.

Le monde bouge, la guerre d’Espagne alerte, dérange. En janvier 1941, il entre en résistance, ainsi que son frère Pierre, dans le réseau animé par le colonel Rémy et est arrêté en juin 1942. Lui et ses camarades ont été dénoncés par un des leurs. Sa mère, sa fiancée Noémie et de nombreux amis tentent de le sauver. Le 25 mars 1943, il part pour Mauthausen.

Grâce au prêtre autrichien Johann Bruber et au Père Jacques de Jésus, Lucien Bunel, grâce à la poésie qu’il continue d’écrire, fût-ce caché sous une table, grâce à sa vie onirique, comme il l’écrit dans les pages magnifiques des Rêves lazaréens, il parvient à survivre en dépit d’une constitution fragile.

Le 25 mai 1945, il est enfin rapatrié en France. Pas son frère, qui a péri au camp d’Ellrich. Le retour à la normalité s’avère très difficile. Mauriac lui ouvre les bras : « Venez, nous aurons le temps de parler et de nous taire ensemble. » En 1946, il entre au Seuil, jeune maison d’édition de sept ans créée par Jean Bardet et Paul Flamand, qui vient de s’installer au 27 rue Jacob.

Commence alors sa seconde vie, celle d’après la guerre, d’éditeur découvreur de talents inédits, sa vie aussi de romancier, de passionné du cinéma. Appuyé sur son expérience de l’univers concentrationnaire, il écrit son œuvre lazaréenne (Je vivrai l’amour des autres, qui obtient le prix Renaudot, La Noire, Le Feu qui prend, Lazare parmi nous, Les Corps étrangers et Nuit et Brouillard) qui rend compte de sa difficulté à reprendre pied, à exister dans la normalité après le cauchemar. « Il avait une sensibilité extraordinaire, écrit Jean Gavard dans Une jeunesse confisquée, c’était une sorte de médium. L’impossibilité de revenir sur la déportation, il faut la comprendre chez lui comme une pathologie du camp. »

En 1950 paraissent deux textes réunis sous le titre Lazare parmi nous : Les rêves lazaréens et Pour un romanesque lazaréen, à propos desquels Roland Barthes écrit dans Combat : « Le thèmeunique de cet essai est la défense surnaturelle de l’homme contre le concentrationnat, soit qu’il se libère par la floraison de ses rêves nocturnes s’il est dans le camp, soit qu’une fois sauvé il ne puisse assumer la mémoire de ce temps indicible que par une éthique du dépaysement… cet ailleurs des rêves concentrationnaires est exactement de même nature que l’alibi poétique et ceci permet de mesurer combien la poésie échappe à la littérature. »

Les films qu’il réalise avec Alain Resnais, Nuit et Brouillard, en 1956, Muriel, en 1963, celui qu’il écrit et réalise avec Claude Durand en 1960, Le Coup de grâce, sa collaboration avec Chris Marker, invitent aux aussi à « une lecture du monde moins innocente », comme l’écrit Marie-Laure Basuyaux en 2009 (2), et à rendre vigilant vis-à-vis de la menace concentrationnaire. « Nuit et Brouillard… devient un appel, un dispositif d’alerte contre toutes les nuits et tous les brouillards », écrit Jean Cayrol dans le numéro 606 des Lettres françaises. Le film suscite controverses et oppositions, car, dit Cayrol, « les déportés sont devenus des gêneurs ».

Avec Claude Durand, il réalise des courts métrages, Spécialités de la mer, On vous parle, La Frontière, filmés « comme on commet un larcin… (en prélevant) sur la réalité… quelque chose de caché et de visible en même temps », déclare Claude Durand dans un entretien. Dans Le Droit de regard, ils exposent leur théorie sur un art du cinéma qui « tenterait de saisir l’in- saisissable, le furtif, ce qui trahit la vie ».

Avec Muriel, qu’Alain Resnais demande à Jean Cayrol d’écrire, le personnage interprété par Delphine Seyrig, a, comme l’écrivain, « quelque chose d’un somnambule au regard bien ouvert », et le film montre une histoire d’amour « qui aurait l’Algérie en toile de fond » (Michel Pateau). Dans un numéro de Tel Quel, Jean Cayrol a ces belles formules : « Je vais sans savoir ce que j’attends, je peux devenir ainsi ma propre surprise… Je ne me refuse pas, je m’ignore… Je suis toujours à l’état naissant. »

Rue Jacob, il accueille les jeunes auteurs dans la chambre de bonne qu’il s’est choisie pour bureau, remédiant au « déficit du domaine litté- raire » stigmatisé par le directeur Paul Flamand. Il publie Jean-Pierre Abraham, Denis Roche, Philippe Sollers, Geneviève Dormann, Régis Debray, Claude Durand, Didier Decoin, Michel Braudeau, Pierre Guyotat, Jean-Marc Roberts, Erik Orsenna, Kateb Yacine, Roland Barthes, Marcellin Pleynet qui devient son secrétaire…

Il ne croit pas à la postérité, il ne la cherche pas, « l’aventure est soumise au mot FIN », écrit-il dans une note à la direction du Seuil. Souvenons- nous de ce voyageur plus immobile qu’il ne l’aurait voulu, de ce marin manqué, de ce labo- rieux méditatif, de ce désespéré si tendre, qui écrit pour se rendre illimité, pour prédire le passé.

* L’expression est de Jean Cayrol.

1. Entretien sur France-Inter, 1976.

2. Témoigner clandestinement. Les récits lazaréens de Jean Cayrol.

MICHEL PATEAU JEAN CAYROL, Une vie en poésie, Préface de Claude Durand Seuil, 345 p., 23 euros

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