Louis Zukofsky, « A » par Yves Di Manno

POÉSIE

Un monologue prosodique, un article de YVES DI MANNO

LOUIS ZUKOFSKY«A» (SECTION 13 À 18), trad. de l’américain par Serge Gavronsky et François Dominique, Virgile, coll. « Ulysse fin de siècle », 220 p., 18,30 euros

« A » 9 (PREMIÈRE PARTIE), trad. de l’américain par Anne-Marie Albiach Éric Pesty, 8 p., 9 euros

On a souvent rapporté ce mot de Louis Zukofsky, affirmant que « A », son œuvre maîtresse, était « le poème d’une vie » : signifiant par là qu’il l’aurait composé de manière ininterrompue, de la fin des années 1920 au début des années 1970 (l’édition complète du livre n’a paru aux États-Unis qu’en 1978, quelques mois après la mort de l’auteur).

La vérité se révèle toutefois plus nuancée, le poème ayant en fait connu deux grandes campagnes d’écriture : la première de 1928 à 1940, correspondant aux dix premières sections ; et la seconde de 1960 à 1974, durant laquelle furent rédigées les sections 13 à 24. Entre ces deux périodes d’effort soutenu s’étend une longue parenthèse de vingt ans, tout juste inter- rompue par la rédaction de « A » 11 et 12, en 1950-51.

Ce fait ne change évidemment rien à l’ambition ni même à l’édification obstinée de ce vaste projet, mais il explique son évolution formelle. Conçu à l’origine sur le modèle des Cantos d’Ezra Pound – dont seuls les trente premiers chants avaient vu le jour, en 1930 –, le poème de Louis Zukofsky s’orientera au fil du temps vers une méthode de composition à la fois plus complexe et plus structurée, où la musique et la mémoire de la prosodie ancienne jouent un rôle déterminant. Quant à l’enjeu du livre – ses thèmes, ses variations, ses diverses armes secrètes –, il faut bien avouer que l’auteur a visiblement tout fait, sinon pour brouiller les pistes, du moins pour ne pas en faciliter l’accès… Les aléas de sa vie personnelle s’y confrontent à l’histoire de son temps, omniprésente et quasi constitutive du poème à travers ce terrible demi-siècle. Outre les échappées purement mélodiques – et souvent virtuoses – sur lesquelles le poème débouche parfois, c’est cette dimension éminemment politique qui retiendra sans doute au premier chef l’attention du lecteur d’aujourd’hui.

Le quatrième volume de cette traduction intégrale (les trois précédents avaient respectivement vu le jour en 1994, 2001 et 2003, chez le même éditeur) s’ouvre justement avec « A » 13, la longue partita qui inaugure la seconde époque de l’écriture du poème. Il se poursuit jusqu’à « A » 18 et contient l’une des plus belles sections du livre : « A » 14, qui renoue avec la grâce tour à tour énigmatique et triviale de ses premiers chants. La technique du montage « objectiviste » y fonctionne à merveille, mêlant la langue des rues aux citations latines dans une sorte de monologue prosodique souvent éblouissant : et peu importe au fond qu’on ne saisisse pas toutes les allusions d’ordre privé ni les multiples références dont le poème est émaillé, lorsque la lumière l’éclaire ainsi :

« que de l’humain s’épanche l’humain qu’il se libère

par maintes lois qu’il récuse maints péchés

et qu’à la fin
la grâce surmonte la colère

n’espère pas aller plus haut que toutes

ces étoiles dont tu connaissais
le nom » (p. 108).

On remarquera aussi « A » 17, écrit en hommage à William Carlos Williams après la mort de celui-ci et presque entièrement composé de citations – non pas de l’auteur de Paterson, comme on pourrait le supposer, mais de Zukofsky lui-même… Quant aux trois vers suspendus dont se contente « A » 16, ils semblent faire contrepoids, par leur fragilité même, aux strophes en expansion de « A » 13 (section II) ou de « A » 18. Sans qu’on saisisse toujours, là encore, où le poème cherche à entraîner son lecteur, à travers le labyrinthe de son érudition et de sa langue baroque, compacte, condensée.

Il faut souligner à cet égard que la poétique de Louis Zukofsky diffère sensiblement de celle de ses compagnons de route « objectivistes », George Oppen et Charles Reznikoff – et cela dès l’origine, au début des années 1930. Le regroupement de ces poètes n’avait certes rien de fortuit – il était à la fois stratégique et fondé sur la filiation locale dont ils étaient les premiers à se réclamer – mais chacun devait très vite suivre sa propre voie et produire des œuvres que rien ne rapprochait vraiment, en dehors de leur grande exigence formelle. Zukofsky est de toute évidence le plus formaliste des trois : il y a même quelque chose de mallarméen (à l’américaine…) dans cette volonté de transcrire un aussi singulier rapport au monde par le biais d’une langue presque réinventée, très éloignée de l’idiome ordinaire (même si elle en utilise les inflexions).

On conçoit les difficultés auxquelles se trouvent confrontés les traducteurs d’un tel ouvrage… Serge Gavronsky et François Dominique, qui travaillent depuis plus de vingt ans à cette version française (un cinquième et dernier volume est en préparation), n’ont pas résolu tous les problèmes qui se posaient à eux : qui le pourrait ? Leur travail a néanmoins le mérite de permettre aux lecteurs français d’aborder l’un des plus étranges monuments poétiques du siècle passé. On regrettera pourtant que cette nouvelle livraison, contrairement aux précédentes, souffre d’un nombre important de coquilles et d’une mise en pages pour le moins fluctuante – ce qui n’est pas un détail s’agissant d’un tel projet.

Parallèlement, Éric Pesty réédite dans une plaquette élégante la traduction de la première partie de « A » 9, qu’Anne-Marie Albiach avait livrée dès 1968 dans la revue Siècle à mains. Ne serait-ce qu’en raison de leur volume, les deux entreprises sont bien sûr aux antipodes l’une de l’autre ; mais un texte d’une telle complexité ne mérite-t-il pas la diversité des approches ?

LOUIS ZUKOFSKY, «A», (SECTION 13 À 18), trad. de l’américain par Serge Gavronsky et François Dominique, Virgile, coll. « Ulysse fin de siècle », 220 p., 18,30 euros

« A » 9 (PREMIÈRE PARTIE), trad. de l’américain par Anne-Marie Albiach Éric Pesty, 8 p., 9 euros

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :