Pierre Voélin, « De l’air volé » par Odile Hunoult

POÉSIE 

Ce qui coupe le souffle*, un article de ODILE HUNOULT

Pierre Voélin est un poète suisse romand né en 1949. Il a publié une dizaine de recueils, dont Dans l’œil millénaire (Cheyne) et récemment L’Été sans visage (Empreintes). De l’air volé réunit six essais écrits entre 1984 et 2009 en vue de conférences, d’émissions à la radio ou pour des revues. Textes que la circonstance réclame, mais qu’une même gravité relie à travers un quart de siècle. 

PIERRE VOÉLIN, DE L’AIR VOLÉ, Fragments d’un art poétique, MetisPresses éd., 114 p., 17 euros 

Brièvement mais nettement, Pierre Voélin livre la clé de cette gravité dans l’essai qui donne son titre général au recueil : il a onze ans quand ses parents l’emmènent visiter Dachau. Entre la rampe et les crématoires, la main « fermement » tenue par son grand-père, l’enfant, comme tout un chacun, est pris en tenaille entre deux violences, l’incompréhension et l’horreur. « Cette catastrophe est celle de l’espèce : sa portée ne peut être que métaphysique. Bienheureux les imbéciles qui se plaisent à croire qu’elle n’a pas eu lieu ! » 

En ne lui donnant pas l’échappatoire des paroles apaisantes « au long de cette invraisemblable promenade au cœur du silence, un silence que je n’ai jamais oublié », sans le savoir ou en le sachant, sa famille le met à onze ans devant l’expérience poétique fondamentale, être affronté à ce qui à la fois coupe le souffle et convoque une parole. « Ma poésie est née de cette stupéfaction… suffocation… de cet interditIl n’y a pas de pédagogie de l’horreur : chacun d’entre nous peut seulement vouloir s’exposer quelques instants à la lumière de ce soleil noir, pas celui des romantiques, le nôtre cette fois-ci, le pur produit de notre monde technique, oui, quelques instants suffisent pour que celui qui s’y expose soit transformé de fond en comble. » Sans l’appui de la poésie elle-même, juste la main du grand-père, c’est être offert très jeune et sans armes au paradoxe de la poésie : avec des mots mener une guerre du silence. Le poète crée avec des mots mais ne les enfile pas comme des perles de journaux télévisés. À moins d’être bien en phase avec son statut dans l’inconscient collectif, puisque les mots « poétique » et « poésie », devenus quasi synonymes de « farfelu », « inoffensif », « fantaisie », sont employés pour désigner ce qui divertit des réalités (économiques) et embellit la vie à peu près comme la décoration florale. Exactement à l’inverse de ce qu’est la poésie, une exigence de dire l’indicible. Elle n’a pas à rassurer mais à construire et à modifier.

« Les poètes dont je parle se contentent de hanter les bords de ce vortex où l’humanité a disparu. » Plus tard ces poètes feront signe, guides et appuis comme l’avait été la main du grand-père : Rimbaud bien sûr, le Char des Feuillets d’Hypnos et du maquis, et puis Celan et surtout Mandelstam qui commence à être traduit dans les années soixante-dix, au moment où Pierre Voélin défriche son terrain. Mesuré à cette aune, son travail est exposé au doute, à l’inquiétude de la surenchère et des alibis : la récupération, le sublime, la versification comme une fuite, le mensonge de la beauté. Avec une certitude, là où il y a le plus de vérité il y a le plus de poésie.

Les deux textes qui encadrent le recueil sont des exercices d’admiration. Le premier célèbre l’amitié entre Akhmatova et Mandelstam, en un thrène tissé des mots venus de leurs poèmes et des souvenirs de Nadejda Mandelstam (Contre tout espoir). L’aérienne gaîté des deux complices malgré le dénuement et l’angoisse – Akhmatova disait n’avoir jamais autant ri qu’avec Mandelstam – se fige comme l’œuf dur qu’au matin du 17 mai 1934, lors de sa première arrestation, elle donne au poète avant que ne l’embarquent ses « chers visiteurs ». Quant au dernier texte écrit en 1984, donc le plus ancien, c’est un hommage à Mandelstam, la rencontre décisive – le titre De l’air volé vient de la Quatrième prose (1930-1932), « toutes les œuvres de la littérature universelle, je les divise en œuvres permises et en œuvres écrites sans autorisation. Les premières, de l’ordure, les secondes, de l’air volé ». Il y a, hasard objectif, une assonance entre volé et Voélin, et il n’est pas impossible que dans ce hasard Pierre Voélin ait ressenti comme une injonction à lui adressée. Mandelstam est un poète de l’absolu, magique par le pouvoir d’évocation, la liberté absolue de ses images en communion avec la liberté de son être que rien ne réduit alors même que tout le plombe. Après les naufrages du XXe siècle, pour beaucoup de poètes, et sans doute pour longtemps, il est un phare, comme Baudelaire l’est et le reste, comme Rimbaud, ou comme Pouchkine pour les Russes. Un poète, on l’approche toujours à reculons, il s’adresse à l’avenir, c’est sa loi d’appeler des interlocuteurs par-delà le temps. Les plus lumineux aujourd’hui ont été les plus étouffés (Dickinson en est un exemple) – cela devrait tenir à distance ceux que taraude le désir de bruit.

* Cette question, elle se trouve au centre de mon « travail » de poète. Des hommes, des femmes, des mères, leurs enfants transformés en cendre, à la chaîne, sur le mode technique, et ceci en l’espace de quelques heures, des cendres que l’on dispersait quelquefois sur les eaux des marais, des rivières, leur tombe – ma poésie est née de cette stupéfaction… suffocation… de cet interdit…

Quels mots pour habiter ce silence-là, en échos à tous les témoins de ces faits ? Pathos ? pathétique – être affecté par quelque chose, souffrir, pâtir – un geste que très peu d’entre nous acceptent – une mauvaise récupération, une sordide récupération, disent-ils.

Tel est le jugement des Impassibles. Comme si ces millions de morts auraient dû rester à jamais dans l’ignominie de leur mort particulière. Comme si nul chemin ne reconduisait jusqu’à eux. Comme s’il était impossible de réciter le kaddish pour ces représentants-là de l’espèce humaine. Rien, absolument rien, ni geste, ni souvenir. Pas un mouvement de conscience. Frappés d’interdit, ils devraient rester de l’autre côté de la barrière humaine. On ne s’occuperait que du voyage de leurs dents d’or, arrachées à leurs bouches, une fois fondues dans la masse des lingots. Les « livraisons Melmer » – par chance, cet or circule dans notre mémoire avec le nom du SS chargé de cette besogne bancaire.

Pierre Voélin, De l’air volé, © MetisPresses.

 PIERRE VOÉLIN, DE L’AIR VOLÉ, Fragments d’un art poétique, MetisPresses éd., 114 p., 17 euros

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :