JEAN-CLAUDE CAER, En Route pour Haida Gwaii

UN  ETRANGE  CHEMIN  DU  CHAMAN, un article de MARC  LE  GROS

            Jean-Claude Caër est un poète rare. Trois recueils de poèmes  seulement ont paru depuis Sous l’œil enveloppant de l’aigle qui, en 1986, inaugurait chez Obsidiane la collection Les Solitudes. Cette dernière devait bientôt abriter d’autres pérégrins et non des moindres, certains connus et reconnus comme le Franck Venaille de La Descente de l’Escaut, d’autres comme Christian Doumet, Pascal Commère, Petr Kral ou le très attachant et très rare lui aussi, Paul Le Jéloux.

JEAN-CLAUDE CAER, En Route pour Haida Gwaii, Obsidiane, 69 p., 14 euros

Pourtant, entre la poésie de Caër et les Solitudes de Gongora auxquelles on pouvait penser et si l’on excepte, au seuil des deux poèmes du Cordouan, la mise en scène chaque fois d’un voyageur qui prend la route,  il y a un monde. Dès le départ et sans entrer ici dans le débat oiseux qui oppose aujourd’hui encore les tenants de  Mallarmé à ceux de Gary Snyder, sa poésie à lui est claire, ouverte, narrative avec, malgré la grande liberté de forme qui est la sienne, une cohérence, une voix, une respiration, un « monde » surtout qui n’appartiennent qu’à lui.

            Son dernier opus, En Route pour Haida Gwaii  dont le titre reprend celui de la dernière section de l’ouvrage, qui en compte quatre, n’est pas vraiment le livre d’un « écrivain voyageur » patenté mais plutôt d’une sorte de poète marcheur comme Corbière, ramassant comme lui sur la grève « un petit caillou en forme de baleine » ou comme le Bashô des Cahiers qui passe d’ailleurs dans un des poèmes de la section Epars, la bien nommée. Une manière d’étrange chemin du chaman nous conduit ainsi sur les traces de ce peuple Haida  spolié, humilié, massacré et dont les descendants occupent sur la côte ouest du Canada, en Colombie britannique, un archipel éblouissant de quelque 150 îles.

            Au printemps 2010, le poète s’envole pour New York puis remonte le long de l’océan Atlantique  vers « le pays des sapins pointus ». Après le pèlerinage rituel à Concord il traverse le Maine jalonné de spectres familiers et de pères tutélaires, Olson, Yourcenar, Thoreau, Kerouac, Emerson, (sans parler de l’ombre inapaisable de Malcolm Lowry qui hante encore la baie de la Burrard Inlet et qu’on nous montre « trinquant avec les pêcheurs de palourdes ») avant de s’embarquer depuis  Vancouver où il visite le Museum of Anthropology, pour l’île d’Haida Gwaii à l’autre bout du continent.

            Le monde de Caër est sombre. Cette dernière section s’ouvre sur l’évocation de Nicolas Hughes, le fils suicidé de Ted Hughes et de Sylvia Plath dont la fin tragique occupe à son tour le dernier poème de la seconde section. Et puis, outre les tombes et les cimetières qui s’égrènent au fil du chemin, il s’agit pour le narrateur, « …abandonné, désemparé/ Comme le grand chef Kwakiutl/De la maison du corbeau », de « guérir », de se « sauver », de « fuir » aussi, et de se « retrouver » surtout, par delà la fascination pour les mâts héraldiques et  la recherche des totems disparus de « ce monde voué à l’oubli ».

            Car ce monde est aussi le sien, lui « fils de la lignée des Caër, des Mazé, des Palud…/D’une langue qui disparaîtra sans doute ». Il s’agit  alors de « retourner », dernier mot de l’ultime poème, à la figure du père mort dont le fil passait déjà dans le très noir Sépulture du souffle, son précédent recueil, et de la mère malade laissée à quelques milliers de kilomètres de là, en Basse Bretagne alors que s’ouvrent quelques trouées d’enfance et de mémoire intime et que le barde Taliesin rejoint « l’esprit de la Femme Squale » et la mythologie amérindienne.

            Le monde des Haida est à la fois sauvage et « liquide », « flottant », presque fantomatique. Caër vit l’entrée dans ce monde « crépusculaire et gorgé d’eau » qui de son propre aveu « l’envoûte » comme une sorte de dissolutio alchimique : se perdre pour se retrouver et surtout retrouver la lignée, le clan, la « maison » car, dit-il, « la terre est ma mère ». La sculpture célèbre de Bill Reid, The Raven and the first men  qui représente « l’œil enveloppant d’un corbeau qui tient une palourde dans ses serres » et auquel il consacre un poème entier apparaît à cet égard comme la parfaite allégorie d’une telle réintégration.

            Et puis, comme déclinés à l’infini, il y a la pluie, les arbres, les corbeaux, la baleine et l’ours, et cette plume d’aigle qu’il ramasse « parmi les tombes anciennes » au  cimetière de Skidegate. Si « la mort toujours nous appelle et nous hante », comme dit Jean-Claude Caër, la mélancolie qui s’exhale ici est légère, volatile, étonnamment fraîche.

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