MARINA TSVETAEVA, PROSE AUTOBIOGRAPHIQUE, OEUVRE TOME I

L’oeil du cyclone, un article de CHRISTIAN MOUZE (paru dans la QL n°990)

Marina Tsvetaeva tient son écriture ni du bonheur ni du malheur mais de la vie qui les lui apporte et donne à immortaliser tout ce qui s’efface avec le temps, et le temps lui-même. C’est un va-et-vient constant de la magie des mots à la magie des choses et surtout des êtres. Les Éditions du Seuil entreprennent une publication en trois volumes des oeuvres de Marina Tsvetaeva, d’après l’édition russe des oeuvres rassemblées (Sobranie sochinenij), et non pas complètes, en sept volumes (Ellis Lack, Moscou, 1994-1995).

MARINA TSVETAEVA, PROSE AUTOBIOGRAPHIQUE, OEUVRE TOME I, sous la dir. de Véronique Lossky et Tzvetan Todorov, trad. du russe par Nadine Dubourvieux, Luba Jurgenson et Véronique Lossky Seuil éd., 601 p., 32 €

 Le tome 1 est consacré à la prose autobiographique, les deux autres tomes respectivement doivent concerner les récits et essais (tome 2) et la poésie (tome 3). Cette division vaut ce qu’elle vaut. Tout est autobiographie et poésie chez Tsvetaeva. Le mérite d’une telle démarche est de tenter de réunir l’essentiel d’une œuvre restée trop longtemps dispersée et comme atomisée entre petits et grands éditeurs. Ils ont joué et parfois fort bien joué (on pense notamment à Clémence Hiver) leur rôle. Mais on ne connaissait ainsi Tsvetaeva que par morceaux détachés d’un ensemble dont on ne faisait que subodorer les réelles dimensions : autant de météores, éclats et fulgurances. Ce poète est désormais reconnu comme un continent, une masse, une terre ferme du mot, un espace verbal à arpenter longuement.

À défaut de nouveauté (il y a peu d’inédits), c’est toute la force d’envergure de Tsvetaeva que le Seuil nous restitue. Et c’est d’abord l’extraordinaire enveloppement et ensorcellement de son écriture dans ce premier volume, sur plus de cinq cents pages. La mise en route d’une stratégie d’incantation. Tsvetaeva aime les mots et avec eux elle est en fête. Les autres arts ne lui apportent d’ailleurs que les mots : ce qu’elle aime dans la musique, c’est le lexique de la musique (Ma mère et la musique). L’amour/hostilité à l’égard du piano, c’est la naissance chez la jeune Tsvetaeva d’un autre sens musical : celui du verbe. Musique devient magie verbale et dynamisme, continuelle métamorphose de l’espace et du temps, déploiement et vibration du sentiment : la page de Tsvetaeva n’est jamais statique. Elle ne rend pas une peinture descriptive des choses, des êtres ou de soi-même. C’est une carrière où court l’esprit créateur qui emporte tout.

Le langage laisse surgir les télescopages et les paradoxes. Tsvetaeva est maîtresse du mot, aussi bien français que russe (cf. Mon père et son musée écrit presque entièrement en français, mais également les passages en français dans ses textes russes). Elle ne s’adapte pas à ses deux langues (trois : il y a en plus l’allemand), elle les plie à soi. À la poésie qu’elle incarne d’abord dans sa personne et dans sa vie (ses choix, ses modes d’existence lui donneront toujours la priori- té), avant d’en hériter.

Elle ne rejoint pas telle ou telle poésie. Elle joint sa poésie aux autres poésies. Elle ne se rattache pas. Elle prend au passage et s’évade. Elle écrit en raccourci, fait se choquer les contraires, s’élever les contradictions, s’entr’appeler les contrariétés, provoque l’incendie, étend le brasier de son verbe en surface et en profondeur. Un étrange continent verbal où la terre n’est pas inerte mais sans cesse parcourue, lézardée de courants. Il y a moins de pensée que de vie et la chair et l’âme ne se séparent pas, à l’instar de la terre et du feu. Il suffit à cet égard de lire, dans Vif sur vif, le portrait du poète Maximilian Volochine (pp. 229-231). À Koktebel, au bord de la mer Noire, un Volochine tellurique et de feu. Elle-même est marine et appartient tout autant à la terre et au feu. Elle roule des flots de flammes et jette des mottes d’embruns. Chaque mot d’elle coexiste avec toute la vie, tous les mouvements de la vie.

Elle a en même temps cette capacité d’éblouir et de faire voir avec précision. Elle est l’œil intérieur du cyclone. L’attention au sein du tourbillon. L’acuité de sa vision n’a d’égale que sa profonde honnêteté vis-à-vis de soi et des autres. Elle n’est pas de parti pris (cf. son exil puis son retour en URSS), encore moins d’esprit de parti. Elle prend et partage. Elle connaît et se reconnaît. Pour elle le mal est l’ordre donné et l’ordre établi. La commande sociale, rouge ou blanche, elle n’en veut pas. À l’exemple de Volochine, elle est un soleil pour tous, ennemis ou amis. Ni haine, ni jugement dans son écriture, mais la dynamique du destin. Elle aime ce qui vient parce qu’elle aime. Elle rejette tout autant parce qu’elle sait accepter. « L’unique devoir de l’homme sur la terre est la vérité de l’être tout entier » (Soirée d’ailleurs).

Écriture kaléidoscopique de composition, de décomposition et recomposition, ordre et désordre tout ensemble des sentiments et de la passion, raison même de la passion, abreuvage des mots avec le sang toujours frais d’impressions, d’amitiés, d’amour, d’ironie, de satire, goût de la provocation indissociable de la force et de la saveur de la vérité, esprit non captif (et c’est pourquoi elle sait si bien saisir, observer cliniquement et se distancier dans l’analyse d’Un esprit captif, en l’occurrence celui de Biely), sens chaque fois mieux aiguisé du dialogue et de la mise en scène, moins narratif et historique qu’ontologique, moins attaché à l’exactitude du fait qu’à sa couleur et son aura, – le verbe de Tsvetaeva est tout autant de violence et d’éréthisme que poids intérieur, mesure et amplitude humaine d’un sage balancier.

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