Lionel Ray par Thierry Laisney

Français : Le poète Lionel Ray au festival Voi...

Tu es ce navire parti d’un port que nul

n’a jamais connu, dans la dissipation du temps

et la chute intime des choses.
I

 « De mots furtifs en images brèves, j’accomplis mon métier d’oiseau : je ne m’attarde pas ». Ainsi s’exprime Lionel Ray dans le petit « Art poétique » qu’il fait figurer à la fin de Comme un château défait (Gallimard, 1993). D’où une série de poèmes serrés, presque tous conçus sur le même modèle : trois vers, deux vers, trois vers, où l’on ressent fortement que le mot à venir est peut-être le dernier. Ici, une invocation, là, un article qui disparaît, une rime possible, un mètre familier… La poésie n’est pas seulement la pointe exigeante de l’écriture, elle est aussi le fruit d’une histoire. Sans verser dans l’un ou l’autre de ces deux écueils de la poésie que sont l’afféterie et l’inintelligibilité, Lionel Ray fait partager à son lecteur des résonances, des bribes d’enfance ou de métamorphoses.

La douleur et l’exil se confondent. L’exil, c’est celui de chacun d’entre nous, qui, chaque jour, voit « s’effondrer » (le mot le plus employé dans le livre) ce qu’il était hier, tel un château de cartes. « Ce parcours, de l’enfance à l’autre versant de l’âge, est celui de tous. » Pour Lionel Ray, la poésie est justifiée par le désir de savoir qui nous sommes et ce que nous faisons dans le monde. Naufragés d’on ne sait quel voyage, au bout d’une vie menée sur une scène absurde, notre regard n’aura rien éclairé.

Nous sommes infiniment libres à l’égard de ce qui n’est pas encore advenu. Il y a ainsi d’autres mondes possibles, tant de mondes que notre soif est infinie ;  il y a des îles où l’on n’a jamais abordé, « au large du temps ». Nous savons que du feu existe quelque part, nous le cherchons en tout lieu. Mais les aventures rêvées ne se sont pas produites, c’est un rêve qui les a remplacées. Le temps lui-même se retire parfois « au large des heures », et les objets que l’on voit sont du temps immobile.

Il faut prêter l’oreille, écouter autour de soi les cris inaudibles de tragédies secrètes ; du fond de la mémoire se font entendre, silencieuses, des voix qui appellent dans la nuit. La voix de ceux qu’on a arrachés de notre vie, et qui respirent dans notre souffle, parlent dans nos mots. Quant aux mots justement, ce sont des miroirs infidèles, impuissants face à nos blessures.

Que reste-t-il après notre disparition ? une vibration dans un ciel inchangé. Le livre fermé, un mélange de douleur, de mystère et de lumière. J’ai appris par exemple que les nuages sont l’inconscient du ciel.

De toi, que reste-t-il ? Les mots et les chemins

de partout tombent

comme les cartes du jeu ancien.

Tu appelles du fond de la gorge

toutes les paroles du monde.

Ces mots qui ne sont à personne,

pour la grande moisson nocturne,

la messe noire du souvenir.

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