La revue « Po&sie », par Tiphaine Samoyault

Le comité, par Tiphaine Samoyault 

Le comité de Po&sie se tient à 18 h, généralement le vendredi, chez Michel Deguy, dans ses appartements successifs de la rue Las-Cases, de la rue de l’Épée-de-Bois et de la rue Monsieur-le-Prince. La table n’est pas ronde, mais rectangulaire. Martin Rueff et Claude Mouchard sont déjà là. Pierre Oster aussi est toujours en avance. Puis arrivent Claire Malroux, Hédi Kaddour, Gisèle Berkman, Olivier Apert et moimême. Naguère Dmitru Tsepeneag et JeanPaul Iommi, Robert Davreu. Autrefois, à une époque que je n’ai pas connue, d’autres personnes encore, dont j’ai croisé les noms et parfois les visages et les voix, Jacques Roubaud, Antoine Raybaud, Laurent Jenny… On n’ouvre les bouteilles qu’une fois les discussions dégrossies, une fois lus les poèmes reçus, une fois les sommaires des numéros suivants élaborés. C’est un lieu, quel que soit le lieu, où chaque pensée est comme l’autre, à condition qu’elle soit pensée. C’est un lieu où l’on s’écoute, ce que la récente surdité de Michel Deguy amplifie et étend : on se fie à sa façon de tendre l’oreille, à l’intensité de son vouloir entendre. Michel Deguy écrivit jadis un livre intitulé Le Comité (1) qui présente de façon très vivement polémique le comité de la NRF comme un lieu où chacun, depuis sa position isolée, symbolisée et éloignée, est empêché d’écouter ou d’entendre. Il n’y parle qu’en un endroit du comité de Po&sie, des dîners qui suivaient chez Alexandre, dîners égalitaires où il avait le sentiment d’être écouté. Il oppose ainsi le comité au comité, le commun de la communauté au comme si du faux-semblant, le « nous » à l’amas de « je ».

Qu’estce qu’écouter la poésie aujourd’hui ? Qu’estce que cela a toujours été pour lui, Michel Deguy ? Comment activer un nous, même en se sachant seul ? Quel est le nous de la poésie ? À ces questions, le comité de Po&sie, la revue Po&sie, tous les textes qui y ont été publiés pendant ses trentecinq ans d’existence, me permettent d’avancer trois propositions comme éléments de réponse.

Le nous de la poésie, c’est la traduction 

La communauté n’est jamais donnée. S’engager pour la poésie, c’est ne jamais cesser d’inventer et de construire le commun. En faisant la part belle à la traduction, la revue met en avant ce nous à la fois empirique et transcendantal de la traduction, cette scène collective où l’autre est tout ensemble différent et comme soi. Michel Deguy l’écrivait dans Actes (2) : « La poésie est le contraire de l’espéranto. » Elle n’existe que dans Babel, par traduction. Et parce qu’elle est ellemême traduction, elle doit à son tour être traduite, pour faire entendre le pluriel des langues, pour étendre le pluriel de la poésie. L’opinion commune selon laquelle la poésie est intraduisible doit alors être démentie avec force. La poésie est au contraire ce qui est le plus puissamment traduisible parce qu’elle indique la fécondité de cet effort impossible, qui creuse toutes les séparations, qui pointe les différences, qui fait entendre la force pensive des malentendus. Les œuvres ne sont pas superposables et la traduction ne produit pas du même. Toute la richesse est là, dans l’épreuve de faire entendre plusieurs fois la voix, dans le tremblement et le bougé des formes, dans le débord de la transformation. La traduction de la poésie, telle que Po&sie permet d’en faire l’expérience, par la pratique et par la lecture, est moins passage (selon la métaphore bien connue et un peu fade) que transport, où il faut entendre le transde la traversée et de la transe, le port comme portage et refuge. C’est pourquoi tant de poètes font l’amitié à la revue de confier des textes inédits : Andrea Zanzotto, Yoshimazu Gôzô, Eugenio de Signoribus, Marilyn Hacker et tant d’autres. Ils se savent transportés.

Le nous de la poésie est dans la prose et la philosophie 

La poésie est distincte du poème, mais les distinctions n’existent que sur le mode de l’échappée. La poésie peut s’échapper dans le poème comme elle peut s’échapper dans la prose ou dans la philosophie. Non que l’on se trompe de sortie mais que le travail de la littérature apparaisse précisément dans la conscience que quelque chose de l’un doit être pris à l’autre. On pourrait appeler cela la scène de l’écriture, toujours menacée par ce qui n’est pas elle. Le danger pour la poésie : l’isolement dans la forme. Le danger pour le roman : l’abandon dans l’informe. Le danger pour la philosophie : l’enfermement dans sa langue. Dans le geste d’écarter l’un ou l’autre danger se joue un risque commun : tout à la fois transmettre dans le temps et laisser l’espace inhabitable. Lorsqu’il y a neuf ans, Michel Deguy m’a invitée à faire partie du comité de la revue Po&sie, j’ai rejoint ce point inhabitable. Je n’écrivais pas de poésie, je ne pouvais être à ma place. Je comprenais en même temps que ce sentiment d’imposture m’indiquait une place (qui est aussi celle du traducteur, entre les langues, en mal d’autorité). La mise en commun de la réflexion poétique, dans la revue et au comité, est l’écoute d’une autorité dispersée, qui produit une fois encore une énergie traversante. Écouter la poésie aujourd’hui oblige à la réfléchir et à la voir à l’œuvre dans les lieux corrélés. L’esperluette de Po&sie est le signe arabesque, éventuellement tentaculaire, de cette corrélation : poésie et philosophie, et cinéma, et musique, et danse, et témoignage… C’est dans ce et qu’on peut dire ce qu’elle est.

Le nous de la poésie, c’est Michel Deguy 

Il incarne ce nous de plusieurs manières, dans sa position pensive, à la fois pensante et mélancolique, mais aussi dans son avance, dans sa façon d’être toujours en avance, d’anticiper sur les changements, climatiques, technologiques – c’est lui mieux que les plus « jeunes » du comité qui batailla pour la création du site de la revue (3) –, poétiques, d’attendre quelque chose de quelqu’un, de ne jamais plus rien attendre, d’être aux aguets. Il dit : « il faut être, aujourd’hui, sans merci avec “la poésie” ; se faire avocat des diables, sans les ménager, pour voir si ça tient ; ne lui épargner aucune question. Autrement dit la prendre au sérieux pour éprouver sa résistance (4) ».Tendre l’oreille n’y suffit pas. Il faut aussi offrir un lieu et une heure à cette avance et, pour lui donner une dimension collective, savoir être ponctuel. « 

Tiphaine Samoyault 

Champ Vallon, 1987.

Gallimard, 1965.

http://www.pourpoesie.net.

Dans Michel Deguy : l’allégresse pensive, textes du colloque de Cerisy réunis par Martin Rueff, Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 2007.

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