Gérard Titus-Carmel, « Ressac »

La poésie souvent me prend comme une mer, par Sophie Ehrsam

 

Gérard Titus-Carmel, Ressac, Obsidiane, 96 p., 14 euros.

Qui mieux que Titus-Carmel, travailleur infatigable des séries et des suites, pouvait chanter « la mer, la mer toujours recommencée » chère à Paul Valéry ? C’est un chant en trois grands mouvements qui a la lancinance hypnotique du « ressac » éponyme.

Plongée dans une « Oppresse du loin montant » et dans une « Oppresse du loin descendant », entre lesquelles se déroulent, en trente « états », des « Variations sur le ressac ». Titus-Carmel excelle dans les variations en tant que peintre, on pense par exemple à la Suite Grünewald exposée en 2009 au couvent des Bernardins : les figures, les détails, y sont déclinés inlassablement, toujours identifiables mais jamais identiques.

On retrouve cette logique dans sa poésie, et le choix du ressac marin s’y prête fort bien : la répétition, jamais exactement à l’identique, ne fait que renforcer la fascination qu’exerce la marée dans son flux et reflux. Répétition donc, revendiquée même, par exemple dans l’explicite Ostinato qui traverse les « Variations » (du neuvième « état » au treizième). La poésie et la mer sont réunies par le souffle de cette musicalité, rythmes, scansions, temps et contretemps.

Les poèmes concentrent des évocations marines attendues sans que jamais elles deviennent convenues : la féminité côtoie l’animalité, le sel la douceur, le bercement l’inquiétante étrangeté. Tour à tour troupeau, muraille, nappe, miroir, la mer déploie son infinie plasticité et éveille l’imaginaire qui va avec, un monde lisse mais mousseux, lumineux mais abyssal, liquide mais solide, tendu comme un voile ou gonflé comme un ventre, sensuel ou avide comme une bouche. Un corps immense, porteur de vie et de mort, qui traite souvent l’homme avec violence, au mieux avec indifférence. La mer, « sous le ciel immobile changeant immobile », est aussi paradoxale que lui, à la fois mobile et inchangée. Titus-Carmel utilise des mots à plusieurs dimensions et ses images s’en trouvent renforcées : les « lames » donnent du tranchant aux vagues couleur d’acier, les « rouleaux » semblent parfois plus faits de tissu ou de cheveux que d’eau, les « acanthes » renvoient à la fois au monde végétal et au monde minéral, les « veines » traversent autant le corps que le marbre et la « mesure » permet d’évoquer le temps aussi bien que l’espace, tous deux étroitement liés au paysage mouvant de la mer, montant et descendant au fil des heures. Le lecteur se surprend parfois à superposer dans ces évocations des mots proches mais pas nécessairement liés : dans « rinceaux » (la proximité textuelle avec les acanthes nous rappelle que c’est un motif de pierre inspiré de végétaux, soit encore une image double), n’entend-on pas « rincer » (à force de lire « lavés ») ? La répétition de certains motifs les fait entrer en résonance avec d’autres.

Les « Variations » au centre du recueil, ce sont d’une part les « états » qui disent l’ahan toujours renouvelé du ressac dans une langue qui reprend certains mots, les déplace, les décline, équilibrant ce faisant le familier et le nouveau. Et d’autre part, en contrepoint, sur la page de droite, figurent des italiques plus prosaïques à l’ombre de leurs parenthèses où se livre une pensée plus personnelle, plus méditative encore peut-être, qui dit le temps inexorable qui nous ronge et aussi la menace d’indicible de cette mer dont la rumeur nous laisse muets, « cois, interdits ». La poésie, on le sait, se donne pour défi de dire le monde, de le mettre en mots ; la mer peut nous faire sentir insignifiants, mais pour le poète elle ne peut rester in-signifiée, c’est-à-dire non mise en signes.

« L’immense rumeur océane, ponctuée par la diction absolue des vagues, semble parvenir d’un point partout insituable du monde pour arriver enfin ici, au seuil de ma présence, où l’ayant tant convoitée, je l’écoute comme le chant véritable de sa juste profondeur. Et cela suscite en moi maintes images, floues et rêveuses, comme ramenées de par-delà la mort, toutes scandées dans cet intime basculement de soi quand, par chance, celui-ci s’accomplit dans le pur acquiescement d’être dans la connivence avec son rythme. Alors je mêle ma voix à la grande clameur océanique, en lui étant reconnaissant pour sa parfaite antériorité, toujours continuée ; et dans l’hypothèse de sa plénitude, je me laisse souvent aller vers elle, à son imitation et à ses sortilèges quand, cessant enfin de mugir, c’est encore dans le silence qu’elle a déposé sur le sable que j’entends mourir son écho. »

S’il y a bien un écho dans ce recueil, c’est celui du mot « écume », qui émaille chaque vague et ici presque chaque page. Peut-être parce qu’elle fait partie de ces mots à deux syllabes qui évoquent justement le ressac (encore davantage que l’ahan, par exemple) : l’élévation en crête aiguë, le choc fracassant mais bientôt bu par la grève où la marée vient mourir. Souffle et rythme, encore une fois, sont essentiels en poésie. La mer, infiniment étrangère, est aussi infiniment intime, avec son ressac digne d’une respiration. Sous la plume de Titus-Carmel elle est très charnelle, pleine de nuques et d’épaules, de cimiers empanachés de guerrière, très organique, pleine d’humeurs plus ou moins visqueuses, mais aussi destructrice et porteuse de néant. Pas étonnant dès lors que l’homme s’abîme dans ce macrocosme, quitte à perdre langue (mais non le rêve, non le combat), comme le signale le dernier poème, sur le mode impératif :

« (calme en toi la tempête

qui toujours te ravage et te ruine

entends ce que t’intime le vent

parcourant cette nudité (…)

broie ce qui te reste de langue

dans le vide insondable que la marée a creusé en toi

et tiens-toi droit devant elle

mais en t’accrochant à ton ombre

si tu penses encore affronter

la prochaine charge) »

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