Expérience Blockhaus, par Christian Dufourquet

La poésie comme avant tout, un article de Christian Dufourquet 

Expérience Blockhaus

Collages de Françoise Duvivier

Préface de Nicolas Rozier

Edition L’arachnoïde

95 pages – 15 euros 

Il est malaisé, mais ô combien revigorant en cette malheureuse époque, de s’approcher ici de ce cratère qui a pour nom : Expérience Blockhaus, de subir l’attraction de ces cinq poètes encastrés en son centre, traces d’une sorte de météorite tombé d’un ciel d’encre, avec une traînée plus noire encore, qui n’aura été perçue, le temps de sa chute, que par quelques unhappy few.

Cinq poètes, cinq voix nous disent ici que rien n’est perdu parce que tout l’est. Venues pour l’essentiel de deux revues : Bunker puis Blockhaus qui se seront succédées dans leur forme écrite entre 1978 et 1996, à intervalles plus ou moins réguliers, et qui auront rassemblé au sein d’un espace virtuellement coupé du monde, ainsi que le précise José Galdo, les principaux poètes de sa génération, lesquels auront mené leur recherche et leurs expériences, en dehors du surréalisme et du réalisme de l’époque, vers le réel absolu. Tout cela dans l’absence quasi-totale de moyens financiers, ce qui les obligera à recourir à des moyens propres à la clandestinité.

Pauvreté, clandestinité, mutisme quasi-total des organes officiels, hostilité du milieu littéraire… Nous comprenons bien qu’il s’agit là d’une guerre, du lieu d’une guerre qui n’a pas cessé et ne cessera jamais. Une guerre, entendons-nous bien, qui n’est pas menée, ou seulement de surcroît, contre une société enlacée aujourd’hui par une sorte de poulpe transparent qui étouffe en son sein toute velléité humaine de la transformer, en ces temps de câblages divers et de connexions virtuelles qui errent dans l’espace en quête d’objets à néantiser. Ni même contre ceux-là qui passent leur temps à disposer à la surface de quelque intime miroir une poignée de mots à brasser et hululer (j’en demande pardon aux chouettes, qui sont les vraies gardiennes de nos nuits) plus tard sur des tréteaux multipliés. Mais une  guerre menée contre la langue et malgré elle, un inlassable assaut  livré dans le noir d’un espace claquemuré autour de la sourde résistance d’un corps jamais assez creusé, enfoncé au cœur fuyant de son identité, cet impalpable noyau d’ombres et de douleurs qui dérive dans le vide entre morts et vivants. Car dans un corps nous sommes toujours au moins deux à nous regarder, et c’est à chaque fois le mort qui prend la place du vivant sous le cache d’une conscience qui le met dedans, comme la peau d’une ombre qui descend avec ses dents entre deux clous de lumière qui l’écartèlent à la fourche d’un cœur suffoqué de sang.

C’est d’entre les battements de ce cœur révulsé au contact de cela qui se glisse entre spectre et loup du fond d’une poche de ténèbres que j’entends les poètes de l’Expérience broyer entre leurs mots la noirceur d’une présence qui suppure à l’angle de la cage de leurs côtes mises à nu. Présence saisie à même la charpie du cadavre qui encadre toute vie. Et qui est comme l’encorbellement du trou par où tout le monde descend.

Jamais, peut-être, un groupe d’individus aussi dispersés dans l’espace, et ne communiquant que par quelques lettres échangées ou quelques feuillets passant de main en main au hasard de rencontres improbables, n’aura tenté, avec une force de percussion équivalente, de faire face collectivement à ce qui ne peut être perçu que comme l’air du temps. Un air, une ritournelle, un invisible carcan qui est dans l’air qu’on respire, les routes qu’on prend, tout combat qui se livre et s’efface dans les catacombes du sang… Pour que rien ne change, ou si peu, de cet infini servage, à part les quelques traces que l’un ou l’autre aura laissées de son passage à travers un assez court intervalle de temps.

Car enfin, la poésie, qu’est-ce que c’est ? Ce qui reste quand tout est fini. Des mots qu’abandonne dans son sillage une lointaine silhouette qui aura amassé et épuisé, dans le même mouvement, les forces de la vie. La poésie n’existe que dans les livres, bien après que la bouche d’ombre s’est ouverte et refermée dans le corps du poète qui l’a abritée. Je dis : poète, mais je ferais mieux de dire : pauvre hère, en butte à l’impossibilité de tout, en lutte avec ce qu’il ne peut comprendre et qu’il affronte malgré tout. Je crois que c’est cette foi en je ne sais quoi, ce combat livré au cœur d’un intime désastre alors que tout semble perdu, qui me rend si fraternelles les voix de cette Expérience, si proches leurs efforts pour atteindre ce qui se dérobe toujours, qui serait un ciel du poème, qui n’existe qu’en bas, toujours plus bas, au fond d’un mélange de morve et de nuit, et jamais en haut, dans l’absolu d’une présence qui ne soit pas divine, le cœur diamant d’une véritable vie.

Un jour, pourtant, ce qui se tait au fond du poème et qui est comme l’envers d’un ciel oublié revient vriller chaque nerf comme un coup d’onglet. Comme un rappel de ce qu’est ce monde où chacun fut traîné par la tête ou les pieds, comme un tas de chair bonne à manger que la bonne conscience de tous entasse au fond de son terrier. Un monde où le seul vrai problème qui se pose n’est pas tant de le transformer que d’en sortir, comme d’une maladie qui se transmet. Où tout l’art consiste à faire un corps en se passant d’un autre corps à infecter. Et ce corps je le vois comme la danse torride d’un tigre derrière une grille dont je suis la serrure et la clef. Je suis la grille je suis le tigre, ma main entrouvre la robe de sa puanteur calcinée. Mais ce n’est qu’un rêve que je fais, un rêve de maîtrise sans le fouet. Né du coudoiement des morts attablés autour d’un corps qui trempe au creux néant de leur étreinte désincarnée. Incapable de rien retenir, rien enlacer. Car mort ou vif, c’est du pareil au même, on mange toujours du mauvais côté de ce monde dont on ne sort jamais.

Lucien-Huno Bader, Jean-Pierre Espil, José Galdo, Francis Guibert, Didier Manyach… Ces noms, comme le souligne Nicolas Rozier dans sa préface inspirée, vous les chercherez en vain sur les stands et les estrades. Et moins encore dans les anthologies qui ressemblent toutes à de poussifs chalutiers raclant un plateau sous-marin en quête des restes d’une Atlantide oubliée, et remontant parfois dans leurs filets le contour d’une tête qui nous fixe de son regard de marbre, halluciné. On trouvera en revanche quelques mots qui les concernent dans cet extrait d’une lettre de Rodez écrite en septembre 1945 par Antonin Artaud : J’aime les poèmes des affamés, des malades, des parias, des empoisonnés : François Villon, Charles Baudelaire, Edgar Poe, Gérard de Nerval, et les poèmes des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits, et non de ceux qui s’affectent perdus pour mieux étaler leur conscience et leur science et de la perte et de l’écrit (…). J’aime les poèmes qui puent le manque et non les repas bien préparés.

A la fente de l’envers

 

un broyage effroyable bave des signes noirs dans des draps de glaise

et succions de la langue où l’être tourne dans la beuverie de l’arrière où le corps mange  les échos de corps sur le bord désagrégé de la lumière

gruau de sang

souches de chairs

étai osseux à l’extrême fond

comme un vomissement du miroir

un écoeurement éternisé qui s’abouche à l’inerte du centre où se bave le pain et se recrache le vin sur la potence éternisée de la doublure

et qui déborde l’arrêt

l’horreur

la bouillie

les bulles

le bavardage de la barbaque qui glisse dans l’effondrement des matières

ombre dehors

 

José Galdo

 

 

 

en moi l’espace noir

le jeu sans fin des trappes

les oubliettes tactiles

les pièges de la mouvance

 

en moi l’espace du doute

la distance des rires

fantômes hilares

 

allant et venant

m’entretuant

JE SUIS LA RISEE DES OMBRES

 

Lucien-Huno Bader

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Caverne de Brûlure

Dans le noir de la Terre

Là où brûlent les cierges de pierre touchés par la grâce de la Foudre qui crève l’abcès d’un Vide

Il y a une cavité d’œil à Voir l’Impossible Noir des Cristaux

 

L’esprit est Pierre, langue nerveuse

Et monter dans la Nuit Solaire

Et descendre dans le Jour des Tombeaux

C’est marteler l’Or des Fournaises

C’est saigner le Sang des Cristaux

 

Jean-Pierre Espil

 

 

 

 

où y a-t-il erreur dans l’errance ?

ne pas crever

en quête de vie

et de réel

émergence de l’être introuvable

clés molles des songes vous ne me dites rien quivaille

je ballotte ma fatigue dans les bruits d’occasion

et débouche sur la merveille de n’avoir jamais été

il paraît qu’il faut faire quelque chose

mais les choses se font très bien sans nous

mais on s’obstine aux rafistolages maniaques

que m’importe que l’humanité disparaisse

qu’elle évolue ou involue

que m’importe la vie et la mort

la beauté suprême n’est rien

et supprime tout

 

Francis Guibert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le visage dans la vitre

Empalé, blême

Voyant, vu, le bateau dans les glaces

le corbeau sur les mâts

qui annonce le rivage

mais replie ses ailes

sur la vision

observé droit dans les yeux

le visage disparaît

comme un masque ôté…

 

Didier Manyach

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