PAUL LOUIS ROSSI, LES CHEMINS DE RADEGONDE

POÉSIE

La Mare au Diable, par Odile Hunoult (paru dans la QL n°1041)

Il ne fallait pas moins que le cri de la fée se jetant dans la Vonne à Lusignan pour attirer Paul Louis Rossi à senestre du « canonique parallèle des Sables d’Olonne ». À l’est de Noirmoutier et de Grand-lieu, « le lac invisible » de sa mythologie. À l’est de Beauvoir sur Mer où vivait et travaillait le peintre Gaston Planet. 

PAUL LOUIS ROSSI, LES CHEMINS DE RADEGONDE, Tarabuste, 140 p., 15 euros

Avec Gaston Planet, Paul Louis Rossi accomplit le périple initial, leVoyage d’hiver : une errance de troubadour, en quelque sorte, attiré vers un Orient lui aussi mythique jusqu’à « la Montagne » près de La Tour d’Auvergne, pour suivre la trace d’une femme rousse, avatar de Mélusine, ici renommée Guenièvre. Durable ensorcellement.

Planet tient le rôle du compagnon, et, en tant qu’Auvergnat, aussi du stalker. Par sa disparition en 1981, le Voyage d’hiver acquiert un statut de légende. Les autres expéditions qui suivent et forment la matière du livre sont la réactivation des traces laissées par le compagnon, les muses (fées ou reines), la terre elle-même : cette « Marche » où la langue hésite entre oc et oïl, le sol entre granite et calcaire, l’histoire entre les troubadours et les guerriers. L’incipit, quasi calqué sur celui de L’Astrée, place d’ailleurs le livre entre la fable et la géographie. « Il existe au sud de la Loire une contrée prestigieuse… » – circulairement délimitée par Poitiers, Limoges et Châtellerault, fendue par les gorges de la Creuse. George Sand l’a parcourue avec son dernier amant, Alexandre Manceau, qui lui offrit une petite maison à Gargilesse entre Argenton et Crozant. Nohant n’est qu’à cinquante kilomètres. Le voyageur Rossi qui revient sur ses pas et tourne autour des mêmes lieux n’est pas sans évoquer les sortilèges de la Mare au Diable. 

Pays contrasté, de plaines, de gorges et de buttes, pays où des forteresses en ruine dominent le cours des rivières – les femmes et les fées y jettent leur corps ou le fil de leur fuseau pour fuir ou pour retrouver l’amour. Les églises sont romanes et leurs fresques racontent une bible qui parle (comme toute œuvre peinte ou écrite) de la vie rêvée et de la vie vécue des fresquistes. Tout est traces, et traces emmêlées. Les couches de temps géologiques, archéologiques, historiques, architecturaux – littéraires même – s’accumulent, ou s’interpénètrent, ou s’accolent, comme le cimetière de Civaux sur la Vienne jouxte la nécropole mérovingienne. De même que la mémoire des êtres accumule des strates de civilisations, depuis quelque onze mille ans. « … Le sol était de terre battue, les lits aux quatre coins de l’unique pièce. On faisait le pain une fois par mois, dans le four à pain, de l’autre côté du chemin, (…) la vie tout entière à partir de l’automne se déroulait autour d’une vaste cheminée. À la vérité j’en garde un souvenir fabuleux…» Mémoire primitive, comme le chien se souvient du loup et rêve de meutes. Comme le voyageur, sur le « foirail » de Saint Benoît du Sault, saisissant les échanges entre les éleveurs, y reconnaît les échos de l’ancienne civilité, sombrés dans la mêlée citadine, ce sommet de la civilisation, faite pourtant de sauvagerie, de mépris, d’oubli et de détresse, tous les maillons sociaux rompus les uns après les autres.

Paul Louis Rossi ne manifeste aucune nostalgie des temps anciens (au demeurant pas en reste de férocités), car il les incorpore tous à ses propres légendes. Il met en connivence des similitudes et des fragments, de clocher en clocher, d’Aliénor d’Aquitaine à Violante d’Aragon, de Radegonde (et son ami Venance Fortunat, libertin, moine et poète) à George Sand, entre les traces, la légende, le rêve – qui est légende de soi à soi – et les attestations de l’histoire. Et plutôt que l’histoire, ses marges, non le déroulé d’événements qui donnerait un sens, mais des petits faits adossés aux mouvements intérieurs des êtres, c’est-à-dire ce qui naturellement est le plus vite emporté, comme la couleur des fleurs dans un herbier. Il intrigue la curiosité de son lecteur, la détrompe et la dévie à plaisir. Ainsi les Bretons et les Basques qui, nous dit-il, auraient dès le XIe siècle abordé Terre Neuve, « à dextre du parallèle canonique des Sables d’Olonne ». Ainsi sa « théorie d’orpin », abordée par la tangente et dont on ne saura rien. Est-ce que l’orpin rupestre, un saxifrage rampant sur les ruines et les tombes, ne joue pas à cacher l’orpin secret, l’orpiment des alchimistes, qu’évoquent les cailloux brillants ramassés avec Gaston Planet dans une mine d’or désaffectée ? Le serviable maire de Saint Benoît, mettant sa science botanique dans la balance, en sera (comme le lecteur) pour ses frais. Rejeté hors de la légende. « C’était un constructeur, qui n’abandonnait jamais une idée. Je n’étais pas absolument certain de lui ressembler

On voyage avec Rossi avec de continuelles ruptures des fils (conducteurs), avec des dénivelés, des résurgences. « L’histoire est sérieuse, car je me suis souvent servi de cette argumentation, pour la littérature en particulier, et même dans l’investigation esthétique. Ne cherchez pas à tout embrasser, à prendre de front la difficulté, tâchez de vous introduire par un détail dans le tableau, dans une anecdote dans le récit, tirez le premier fil que vous trouverez… » La manière de Rossi est d’envoûter et non d’instruire. Savoir est utile, mais imaginer opératoire. C’est le trou qui architecture la dentelle. La beauté d’un livre est faite aussi de tout ce qu’on en a retranché, qui l’éclaire mystérieusement en arrière-plan.

Comme en archéologie, le livre est sous le signe du fragment. À l’image des bribes récoltées : « les pierres et les mousses, de petites baies d’églantier, quelques brindilles, une rose fanée, et une fleur orange de capucine, et deux noix vertes du Château de Brosse… ». À l’image des quatre fragments de tuile que Rossi réunit dans la cour du Prieuré de Saint Benoît du Sault. À l’image des petites vignettes qui ouvrent chacun des quatorze chapitres. Le rempli de la couverture signale qu’elles proviennent des fresques du Prieuré. Ce sont des détails minuscules qui ainsi isolés, avec leurs manques, figurent des paysages abstraits et embrumés. Paysages intérieurs.

Un détail encore, mais qui est souligné comme un avertissement, Saint Benoît du Sault est écrit sans traits d’union, comme tous les noms composés dont il est ici question. On entrevoit ainsi que le trait d’union est à Paul Louis Rossi ce que l’explication est au mystère ou ce que le jour est au hibou. Seules peuvent relier, sans dissiper l’envoûtement, l’atmosphère, la lymphe ou l’eau qui circulent entre toutes les choses.

PAUL LOUIS ROSSI, LES CHEMINS DE RADEGONDE, Tarabuste, 140 p., 15 euros

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