Paul Louis Rossi, « Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube »

L’art de l’Histoire, par Odile Hunoult (paru dans la QL n°1004)

En 1529 Albrecht Altdorfer (1) peint la Bataille d’Alexandre à Issos, considérée comme son œuvre maîtresse, que l’Alexandre des temps modernes, Napoléon, se sentant peut-être concerné, rapporte à Saint-Cloud en prise de guerre. Une reproduction figure en exergue des Vies d’Albrecht Altdorfer. On ne distingue qu’une masse emportée dans un tourbillon rouge et or sous le ciel d’orage, bleu et noir — il faut une loupe pour voir Alexandre sur Bucéphale à la poursuite de Darius dans la foule qui s’entretue.

Paul Louis Rossi, Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard

En fait, le sujet du livre n’est pas Altdorfer, mais son œuvre, baroque, violente, mystérieuse. Et non pas éclaircir mais entrer dans son mystère,  » l’histoire tragique du passage d’un siècle à l’autre « , et  » passer au-delà de l’écran des apparences pour découvrir cette histoire, non telle qu’elle se récite dans les manuels et les oraisons, mais comme une chronique secrète enfouie à l’ombre des faits prestigieux, des batailles célèbres et des couronnements, comme le tissu silencieux des jours caché par l’illusion de la représentation… « .

Au seuil du livre, huit peintures d’Altdorfer frappent les trois coups, et il n’est pas inutile en liminaire de les  » lire  » attentivement. De toutes les façons on sera amené à s’y reporter (ainsi qu’à beaucoup d’autres œuvres non reproduites) même s’il y a un envoûtement de la peinture racontée. Rossi aime ce rôle de passeur de la peinture par les mots (2).  » L’illusion de la représentation  » redoublée par l’illusion de la description se fait désillusion, le regard interposé opère par ricochet le dessillement.

On est donc en Allemagne entre 1475 et 1525 date de la bataille de Frankenhausen (qui voit la fin de Thomas Münzer) et du siège de Mühlhausen, où les paysans révoltés sont écrasés mais ce foyer central irradie dans tous les sens. Chaque chapitre appelle un personnage, avec son destin, ses entours, chaque personnage appelle les autres. Paul Louis Rossi brosse l’un, le laisse, le reprend pour pousser plus loin, mettre les détails, ajouter les ombres, les échos. Peu à peu, le tableau se remplit, toutes ses parties se répondent. Au final la toile est pleine, grouillante, obscure… à l’image de la bataille d’Issos vue par Altdorfer.

Les personnages, ce sont les peintres, Altdorfer bien sûr, et ses contemporains, Dürer, qui s’échappe vers l’Italie et sa clarté, Cranach, Grünewald, Lucas de Leyde, le graveur Urs Graf, d’autres encore. Puis les princes, leurs protecteurs, dont ils font les portraits, essentiellement l’empereur Maximilien, mort en 1519 et Frédéric le Sage, mort en 1525. Puis les prophètes et prédicateurs — la chrétienté bouillonne sur le feu de la Réforme, des illuminés prêchent l’égalité évangélique ici et maintenant : Jan Hus apparaît brièvement (il est brûlé vif en 1415 hors de la toile), surtout Luther, et Thomas Münzer  » avec son terrible cortège « . Tous ceux-là ont un nom, des dates, des traces. Ils travaillent, voyagent, se rencontrent, se lient, ou s’invectivent, se tuent. Mais il y a la foule qui peuple les villes, les campagnes et les batailles, ceux-là, ils n’existent que par leur métier, leur secte, le nom de leurs meneurs, Hans Böheim, Ulrich Schmidt, Pfeiffer… Pourtant c’est les soubresauts de leurs révoltes qui donnent sa couleur, sa foison, et aussi sa raison à la fresque de

Rossi. Tous les personnages sont peints baignés dans leur paysage mental, les lieux communs de l’époque et ce qui les sape, les héritages et les avancées, les courants mystiques, l’apparent et l’inapparent, ce qui couve et ce qui s’éteint. Il y a la chape de l’organisation sociale avec les remous qui en découlent et la secouent, l’omniprésence de l’Histoire Sainte, l’histoire romaine aménagée par des siècles de légendaire chrétien, les vies rêvées des saints, le rayonnement des peintres italiens, l’attirance vers la Flandre, etc. Sans oublier les codes occultes propres à l’alchimie qui se répand (Paracelse naît vers 1493, Basile Valentin, bénédictin à Erfurt, est actif autour de 1480), et superpose ses strates d’interprétation aux clichés de l’hagiographie. Bric-à-brac qui forme et encombre l’imaginaire de l’époque, où les peintres vont puiser leur inspiration leur grille de lecture et leurs métaphores. Le massacre des Saints Innocents ou les martyrs de Dioclétien par exemple servant de masques et de paraboles aux massacres des paysans.  » Et la peinture s’emplit d’hommes d’armes, de furieux, de cavaliers en armures qui se transforment en redoutables machines de guerre, qui n’aspirent qu’à se pourfendre, détruire et tuer.  » C’est pourquoi, ajoute Rossi, ils sont  » perdus « , les chevaliers de la légende, sans peur et sans reproche, devenus  » junkers « ,  » hobereaux qui n’avaient que la perspective d’entrer dès l’enfance dans l’armée comme simples soldats, pour se transformer avec l’âge en officiers mercenaires. Ces petits nobles, mécontents de leur état, semblaient préparés pour l’aventure annoncée de la Réforme et de la révolution des paysans « . Et le chevalier dans la gravure de Dürer chemine (accablé ?), en compagnie du Diable et de la Mort. Un des fils du livre est celui du déshonneur des chevaliers, couplé avec le thème, récurrent dans la peinture, du combat de saint Georges avec le dragon. Rossi traque les indices. Dans une gravure de Lucas Cranach :  » Le second ange, à droite de la gravure, avec sa petite robe, jette un regard de compassion sur la pauvre bête  » agonisant à terre. Dans  » l’étonnante gravure  » (1519) d’Urs Graf,  » le plus pessimiste des peintres de l’époque « , saint Georges porte  » une sorte d’épine dorsale en écailles « , dragon et chevalier confondus dans leur danse de mort. Un siècle auparavant le dragon d’Ucello (3), monstrueux bipède aux pattes d’ours, à la gueule de loup crachant le feu, dressé face au cheval de saint Georges,  » pose  » dans une scène de blason, dénuée de toute violence : Ucello est un Italien du Quattrocento. Il équilibre des formes et des gestes, il ordonne et rejette. Il peint  » des campagnes méticuleusement ordonnées « , une  » démonstration chevaleresque de prestige « ,  » des cavaliers hiératiques « , insensibles en apparence  » au tourment de la souffrance et au fléau de la mort « . Le dragon-nabot du saint Georges d’Altdorfer, dans la peinture de 1510, est un  » pauvre crapaud dans son marécage  » avec de grands yeux gros de larmes  » qui semble se demander — pauvre monstre — lui si faible en effet, encore désarmé sans carapace et nu, si bien intégré à l’élément humide et vert où toutes les essences sont mêlées, les plantes, les fougères, les mousses conspirent et demeurent liées entre elles et respirent ensemble, pourquoi il devrait, lui — pauvre crapaud — périr « . À rapprocher de cette parole du bourgmestre d’Ulm à Ulrich Schmidt venu négocier au nom des paysans révoltés :  » Ce sont là clameurs de grenouilles. Avec l’été les grenouilles se tairont. « 

Cette atmosphère sombre et lourde de l’Allemagne au temps de la guerre des paysans est peinte par Rossi avec un raffinement d’incertitudes, comme un (mauvais) rêve, tissé de dialogues, chansons, poèmes, une ronde emportée dans un mouvement spiral, le  » tournoiement  » de la bataille d’Issos, encore une fois. Constamment convoquées par le verbe, les œuvres traversent sans cesse le rêve de l’Histoire, phares appelant-éclairant, inextricablement liées à l’époque, qu’elles la célèbrent ou s’en moquent ou la vitupèrent. Chaque peintre, avec chacun son point de vue et son droit d’en varier, a sa façon de comprendre ou de méconnaître, de vouloir savoir ou de vouloir ignorer, de montrer ou de cacher, d’en prendre et d’en laisser, d’en rêver ou d’en crier, maître de son intérêt ou de son dégoût.  » La violence du monde, de l’histoire et de la création, le peintre ne la dénonce pas seulement, il est dans le même temps ce pervers qui, au spectacle du monde, pourrait bien nous permettre d’en regarder, d’en souffrir et probablement d’en jouir.  » De même le spectateur (et le lecteur de ce livre) est libre de fixer son attention où il lui plaît, partant de juger comme il veut. Le peintre Rossi range sans commentaires son matériel :  » Mais il n’est pas dans notre propos de prononcer un jugement sur le comportement des hommes et des autorités, en cette époque lointaine. « 

Peut-être seulement en apparence. La manière de Paul Louis Rossi est d’encerclement et de progressif envahissement. Le douzième chapitre, Massacres, emmène à sa mort Münzer l’illuminé :  » Je ne commence pas ce chapitre sans une certaine appréhension, et même sans une sourde angoisse. Le soir du 7 août 1524, Thomas Münzer s’en était allé d’Allstedt, laissant sa femme et sa petite fille…  » Qu’on pense à Candide, marionnette qu’actionne Voltaire pour distribuer ses railleries. Voltaire est un écorché, mais impénétrable, à l’abri dans ses sarcasmes. Seulement, au récit du Nègre de Surinam, Candide  » versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam « . À cet instant c’est bien Voltaire qui pleure, et non l’Optimiste : la marionnette est ventriloque. Chez Rossi la réserve, le retrait sont autres, le sarcasme feutré :  » il n’est pas dans notre propos de prononcer un jugement… « ,  » en cette époque lointaine… « . Mais c’est la même rage douloureuse qui surgit de son illusoire douceur.

1. 1480-1538. 2. Voir Les Draps de l’Angelico (Maeght éditeur, 1992) où Paul Louis Rossi déplie de la même manière envoûtante la peinture des Trecento et Quattrocento. 3. Au musée Jacquemard-André. Paul Louis Rossi. Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube. Bayard. 192 p., 20,50 euros.

(c) Quinzaine Littéraire – Rossi Paul Louis « Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube ». Un article de Hunoult Odile « L’art de l’Histoire » Arts (biographies) ? Arts (peinture). Revue n°1004 parue le 01-12-2009

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